Que se passe-t-il lorsqu'un objet cesse d'être ce qu'il était ? Une grande partie de la pratique d'Ana Prada se situe dans cet espace de transformation, entre l'identité reconnaissable d'une chose et sa nouvelle existence potentielle. Son travail prend souvent naissance à partir d'objets du quotidien, d'ustensiles ménagers et de matériaux humbles qui, soumis à des processus de répétition, d'altération, d'assemblage ou de déplacement, abandonnent peu à peu leur fonction première pour acquérir une nouvelle nature. Le familier devient étrange ; l'utile cesse de l'être, et ce qui semblait banal révèle une capacité insoupçonnée à générer image, rythme, forme et pensée.
Cette transformation constitue également le point de départ de « Le Rêve de l’Image » , la première exposition personnelle de Prada à la galerie Luis Adelantado, visible du 18 septembre au 9 novembre 2026. Le projet occupe les quatre salles de l’espace et propose un parcours artistique où les objets ne sont jamais des éléments figés ni de simples matériaux destinés à la construction d’une sculpture. Ils sont avant tout des corps en devenir, susceptibles de modifier leur apparence et, par là même, les significations qu’ils incarnent.

Le titre même de l'exposition fait allusion à cette idée de changement. « Le Rêve de l'Image » évoque un moment où les choses n'ont pas encore acquis d'identité définitive. À l'instar du mythe de Daphné, dont le corps poursuivi se métamorphose en laurier et demeure suspendu entre deux natures, l'œuvre de Prada se situe dans cet instant transitoire où quelque chose cesse d'être ce qu'il était sans jamais se fixer pleinement dans une nouvelle définition. C'est précisément dans cet intervalle que l'image apparaît : fragile, instable et parfois fugace, mais capable de concentrer sa propre intensité singulière.
Les objets qui arrivent dans ses œuvres portent une histoire. Ils ont été marqués par l'usage, la mémoire familiale, la production industrielle ou la culture visuelle. Prada les amène à un autre état, à mi-chemin entre la sculpture et le graphisme, en modifiant leur échelle, leur agencement, leur répétition ou leurs relations avec d'autres éléments. Le résultat ne vise pas à offrir une interprétation unique, mais plutôt à créer une situation perceptive où ce que nous pensions connaître nous est présenté sous un jour nouveau.

Dans cette démarche, l'artiste évolue dans une zone intermédiaire où le regard implique aussi reconstruction. La perception cesse d'être un acte passif car l'œuvre introduit une légère déviation par rapport au reconnaissable. Le simple fait de modifier une forme, de la répéter, de l'accumuler ou de la déplacer suffit à ce qu'un objet du quotidien perde une part de sa familiarité et commence à fonctionner autrement. L'objet cesse alors d'être un simple objet et devient image, structure, rythme ou matière sculpturale.
L'exposition déploie cette idée à travers les quatre salles de Luis Adelantado, construisant un parcours où l'image apparaît moins comme une représentation que comme le fruit d'une métamorphose. Les œuvres bouleversent l'ordre établi et proposent des systèmes formels qui croissent, s'étendent, se répètent ou se replient. En elles, l'organique et l'artificiel coexistent, de même que la fantaisie et la précision, la légèreté et la matérialité.
