Au-delà de leur nature documentaire, certaines photographies ont le pouvoir d'interroger le regard de l'observateur afin de révéler sa sensibilité. C'est le cas de Walker Evans. Now and Then , la dernière production de la Fondation Mapfre à Barcelone. Sous le commissariat de David Campany, l'exposition transcende le simple parcours rétrospectif pour devenir une réflexion sur la pertinence des environnements dépeints par Evans et sur son étonnante capacité à refléter les dérives de notre époque. Walker Evans (1903-1975) n'était pas en quête de célébrités ni de titres sensationnalistes.
Alors que d'autres photographes de son époque recherchaient le spectacle ou le drame artificiel pour émouvoir le spectateur, Evans tourna son objectif vers la banalité du quotidien. Grand chroniqueur de la Grande Dépression, il le fit avec une élégance austère qu'il qualifiait lui-même de documentaire lyrique. L'exposition présente 231 œuvres couvrant l'ensemble de sa carrière : de ses premiers autoportraits parisiens des années 1920 à ses dernières expérimentations avec le Polaroid SX-70 dans les années 1970.

Walker Evans, Virginie-Occidentale, Salon, 1935, Collection privée, San Francisco.
De toute évidence, le regard d'Allie Mae Burroughs, épouse d'un métayer de l'Alabama, est l'un des axes centraux de l'exposition. Cette image de 1936 est le portrait par excellence de la dignité en temps d'extrême pauvreté. Ce regard nous interroge aujourd'hui, à l'ère des filtres, des retouches et de l'intelligence artificielle, sur la véritable signification de la vérité et de l'authenticité dans une image.
L'exposition est organisée thématiquement en sections qui abordent le paysage urbain d'une manière quasi archéologique. Evans était fasciné par les signes : des enseignes commerciales sophistiquées aux affiches artisanales truffées de fautes d'orthographe, en passant par les vitrines poussiéreuses.
Il voyait dans la typographie populaire l'âme véritable d'une nation en devenir. Il met également l'accent sur la culture automobile. Evans a documenté l'essor de la voiture comme symbole de liberté, mais il a aussi photographié son revers : les caniveaux, les pièces rouillées et les véhicules abandonnés. Au cœur des débats sur le développement durable, le changement climatique et l'avenir de la mobilité dans nos villes, ces photos résonnent avec une force prophétique. Dans un monde où nous produisons et consommons compulsivement des milliers de photos par seconde, Evans nous invite à la contemplation. Sa capacité à déceler la beauté dans une borne d'incendie rouge, une simple chaise en bois ou l'expression lasse d'un passager du métro new-yorkais (photographié subrepticement avec un appareil photo dissimulé sous son manteau) nous oblige à repenser notre regard sur notre environnement immédiat.
L'exposition explore également la facette la plus complexe et méconnue de son travail : ses débuts dans l'utilisation de la couleur et son rôle exigeant d'éditeur, d'écrivain et de graphiste. Evans ne laissait rien au hasard ; il contrôlait au millimètre près la manière dont ses photos étaient présentées dans les livres et les magazines (comme le légendaire Fortune), conscient que le contexte et la séquence sont absolument essentiels à la narration. « Hier et Aujourd'hui » est une invitation à redécouvrir l'authenticité à l'ère de la post-vérité. Evans était convaincu que les petites villes et les quartiers périphériques offraient une image bien plus réaliste et fidèle que les grandes métropoles, qui ont tendance à uniformiser et à estomper l'essence même de l'individu. À l'heure où la mondialisation numérique nous donne tous l'air de clones, son regard sur le vernaculaire, le local et l'artisanal paraît plus actuel, subversif et nécessaire que jamais.