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Des expositions

La danse des corps blessés

La danse des corps blessés
bonart cordoue - 21/10/26

La souffrance peut aussi danser. Dans les mouvements convulsifs, les rythmes répétitifs et les gestes rituels qui accompagnent le tarentisme depuis des siècles se cache une manière d'exprimer ce que la société n'est pas toujours disposée à entendre. Dans cette perspective, *La Morsure de la Tarentule : Sud et Folklore* propose une lecture contemporaine des pratiques populaires du Sud, non pas comme des vestiges d'un passé lointain, mais comme des expressions culturelles marquées par les conflits sociaux, les inégalités et les formes de résistance.

Le Centre andalou de création contemporaine (C3A), à Cordoue, présente cette exposition dans la galerie T4, sous le commissariat de Lluís Alexandre Casanovas Blanco. Visible du 16 octobre 2026 au 28 mars 2027, l'exposition réunit des documents historiques, des photographies, des peintures, des documents et des films issus des recherches de l'anthropologue italien Ernesto de Martino (1908-1965), mis en dialogue avec des œuvres récentes et de nouvelles productions d'artistes andalous.

Ce projet revisite la pensée de De Martino et son approche des pratiques rituelles du sud de l'Italie dans les années 1950. Son œuvre, influencée par le philosophe Antonio Gramsci et les écrits du poète et peintre Carlo Levi, remet en question les interprétations qui réduisaient les cultures paysannes à un ensemble de superstitions ou à des manifestations folkloriques marginales. Exilé en Lucanie en 1935, Levi y découvrit une société marquée par la pauvreté, l'isolement et la précarité, où les croyances et les coutumes constituaient des éléments fondamentaux de la vie collective. De Martino trouva dans cette expérience une manière d'appréhender le monde rural comme un sujet politique et culturel, capable de produire ses propres langages et formes de savoir.

L'exposition se concentre sur l'un des phénomènes qui ont le plus intéressé l'anthropologue : le tarentisme, une affection communément attribuée à la morsure d'une tarentule, dont les symptômes étaient associés à des états d'apathie, de convulsions et de transe. Selon la tradition, la guérison impliquait la participation à des rituels de musique et de danse permettant d'extérioriser le malaise et de retrouver un certain équilibre. Au-delà de son explication médicale ou de son interprétation comme superstition, De Martino comprenait ces pratiques comme des mécanismes culturels par lesquels certaines communautés donnaient forme à des expériences difficiles à exprimer autrement.

Publié en 1961, *La terra del rimorso* est un ouvrage fondamental pour cette recherche. L'anthropologue s'y est appuyé sur des sources historiques documentant des phénomènes similaires dans divers territoires européens, notamment la péninsule Ibérique. L'exposition présente des dossiers médicaux et des traités relatant des cas de tarentisme en Andalousie et en Castille aux XVIIIe et XIXe siècles, ainsi que des témoignages et des documents s'étendant jusqu'au milieu du XXe siècle. Ces sources permettent de reconstituer la persistance de pratiques qui transcendent les frontières entre médecine, religion, tradition et expression corporelle.

Dans cette interprétation, le rituel acquiert une dimension qui transcende le domaine des croyances populaires. Le corps devient le lieu où se manifestent les tensions d'une société marquée par l'inégalité, la précarité et l'exclusion. La danse rend visible non seulement la souffrance, mais aussi le désir et le conflit ; elle offre une forme de présence à celles et ceux qui occupent des positions marginalisées et dont les griefs sont rarement entendus dans les discours dominants. La morsure de tarentule fonctionne ainsi comme une métaphore des blessures sociales qui traversent l'histoire et se manifestent sous différentes formes dans le présent.

S’appuyant sur cet héritage, l’exposition « La Morsure de la Tarentule : Sud et Folklore » instaure un dialogue entre la recherche anthropologique et les pratiques artistiques contemporaines. Les œuvres réunies ici ne se contentent pas de documenter les traditions ni de ressusciter des images d’une Andalousie idéalisée. Au contraire, elles proposent des approches critiques de la construction, de la représentation et de l’utilisation du folklore pour définir les identités collectives. Contrairement à la méfiance avec laquelle les générations précédentes d’artistes abordaient certains imaginaires populaires, les nouvelles pratiques les appréhendent comme des territoires contestés, traversés par des enjeux de classe, de genre, de mémoire et d’appartenance.

L’appropriation, le déplacement et la transformation de ces répertoires culturels nous permettent de réexaminer leurs significations et d’activer de nouvelles possibilités d’identification. Le folklore cesse d’être perçu comme un héritage figé et devient un espace ouvert à la réinterprétation, où coexistent les traces du passé et les urgences du présent. Dans ce processus, les pratiques populaires révèlent leur capacité à générer des relations alternatives avec le territoire et les communautés qui l’habitent.

L'exposition rassemble des œuvres et des matériaux liés à María Alcaide, María Rosa Aránega, Diego Carpitella, Mateo Chica, la Coopérative Cinématographique de Málaga, Ernesto de Martino, Lino Del Fra, Giuseppe Ferrara, Manuela García de la Vega, Carlo Levi, André Martin, Gianfranco Mingozzi, Pier Paolo Pasolini, Franco Pinna, Fernando Ruiz Vergara avec Ana Vila, l'Universidad Popular del Mediodía (Université Populaire du Sud). Université) et Manuel Zapata. La diversité des artistes et des formats crée un parcours dans lequel documentation historique et création artistique dialoguent.

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