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Les tribunaux suspendent le retrait d'autres œuvres du Musée national de Colombie

Foto Sebastian Barros
Les tribunaux suspendent le retrait d'autres œuvres du Musée national de Colombie
bonart bogotà - 20/10/26

La polémique suscitée par le retrait de 30 œuvres de l'exposition permanente du Musée national de Colombie a déclenché une crise institutionnelle qui dépasse largement le cadre muséal. La décision du ministère de la Culture, justifiée par le gouvernement du président Abelardo de la Espriella dans le cadre de sa lutte contre ce qu'il qualifie de « wokisme », a provoqué des manifestations citoyennes, le rejet des institutions artistiques et des critiques de tous bords politiques. L'affaire a également été portée devant les tribunaux : un juge de Bogota a ordonné, à titre provisoire, le gel des retraits et la garantie de la conservation des œuvres concernées.

La décision du juge César Osorio Ortiz fait suite à une action en justice intentée par trois citoyens estimant que leurs droits relatifs à la mémoire historique, à la vérité, à la réparation symbolique et à la liberté d'expression artistique ont été bafoués. Cette décision contraint le ministère de la Culture à préserver les œuvres retirées et interdit leur destruction, leur retrait du musée, leur désaffectation, leur restitution à des tiers ou leur altération. Elle stipule également que les autres œuvres ne peuvent être retirées ou modifiées des expositions en raison de leur contenu sans justification administrative.

Les plaignants dans cette action en justice sont Gabriel Becerra, député à la Chambre du Pacte historique et secrétaire général de l'Union patriotique ; Jorge Virviescas, membre du collectif LGBTIQ+ León Zuleta ; et Kevyn Muñoz Torres, membre de l'organisation trans Revolución Rosa. Le juge a donné au ministère un jour ouvrable pour soumettre un rapport détaillé sur les objets retirés, leur emplacement actuel, leur état de conservation et les autorités responsables de chaque décision.

Des objets qui racontent une histoire controversée

Parmi les objets retirés figurent des documents et des photographies liés à la diversité sexuelle et aux mouvements féministes, ainsi que des documents relatifs à des dirigeants de gauche assassinés en 1990. Parmi eux, celui de Bernardo Jaramillo, candidat à la présidence de l'Union patriotique, dont le parcours s'inscrit dans l'un des épisodes les plus douloureux de l'histoire politique colombienne.

L'intervention a également touché des objets témoignant de processus fondamentaux de l'histoire récente du pays. C'est le cas d'un exemplaire du Septième Vote, initiative lancée par le mouvement étudiant en 1989 qui a contribué au processus constituant ayant abouti à la Constitution de 1991. Le stylo utilisé par l'ancien dirigeant des FARC et l'ancien président Juan Manuel Santos pour signer l'accord de paix de 2016 a également été retiré. La liste des objets comprend aussi le maillot que portait le cycliste Lucho Herrera lorsqu'il a remporté le classement de la montagne du Tour de France.

La diversité de ces objets a intensifié les critiques à l'égard de cette intervention. Au-delà de leur nature matérielle, ces pièces témoignent des luttes pour les droits civiques, des processus de participation démocratique, des conflits politiques, des accords de paix et des événements sportifs qui font partie intégrante de l'imaginaire collectif colombien. Leur retrait soulève ainsi une question centrale quant au rôle des musées nationaux : qui décide des épisodes qui doivent être représentés et selon quels critères se construit le récit d'une société ?

Discours politique et réponse du monde culturel

La polémique a été exacerbée par le contexte politique dans lequel cette décision a été prise. Le jour même du retrait des œuvres, le président De la Espriella a prononcé un discours au ministère de la Culture, annonçant une répression contre l'idéologie du genre et le langage inclusif. Dans son allocution, il a remis en question les perspectives qui, selon lui, nient les différences biologiques entre hommes et femmes, justifient le terrorisme ou interprètent l'histoire uniquement en termes de rapport entre oppresseurs et opprimés.

Le ministre de la Culture, Holguín, a défendu la nécessité de réévaluer la stratégie de conservation du Musée national, sans toutefois fournir d'explications détaillées sur les critères de sélection des œuvres ni sur les raisons de leur retrait soudain. Cette intervention a laissé des espaces vides dans les galeries et alimenté les soupçons quant à une motivation idéologique de cette réorganisation.

Après deux jours de manifestations, la ministre a maintenu sa position et publié une déclaration sur ses réseaux sociaux accusant les organisateurs des manifestations d'avoir transformé la culture en un outil de « déconstruction historique, de glorification du crime et de revictimisation des victimes ». Ses déclarations ont contribué à prolonger la confrontation entre le gouvernement et les secteurs qui exigent des explications publiques sur l'intervention.

Les galeries colombiennes revendiquent leur autonomie culturelle

Le rejet ne provient pas uniquement des organisations politiques ou des groupes sociaux. Le débat a également mobilisé des institutions et des professionnels du secteur de l'art, préoccupés par les conséquences qu'une telle décision pourrait avoir sur l'autonomie des musées et la liberté d'interprétation historique.

L’Association colombienne des galeries d’art (AGAC) a souligné le rôle essentiel des galeries dans le développement professionnel des artistes, galeristes, commissaires d’exposition, gestionnaires culturels et autres acteurs du secteur. L’association défend ces espaces non seulement comme lieux d’exposition, de vente et de diffusion de l’art, mais aussi comme points de rencontre favorisant l’accès à la culture par le biais d’expositions, de conférences, de cours, de séminaires et d’ateliers, dont beaucoup sont gratuits.

Dans sa déclaration institutionnelle, l'association souligne la contribution historique des galeries à l'autonomie de la scène artistique colombienne, à la consolidation de l'art moderne et contemporain, à l'internationalisation des artistes et au développement des publics et des collectionneurs. Elle met également en lumière leur travail dans des domaines tels que le conseil en acquisition, le catalogage, la conservation et la vente d'œuvres d'art. Depuis sa fondation, l'AGAC œuvre pour la revitalisation du marché de l'art national et international et la promotion des meilleures pratiques en matière de collection, convaincue que la culture contribue au bien-être social et économique du pays.

Dans ce contexte, la controverse autour du Musée national soulève une question qui dépasse la simple gestion d'une collection spécifique : la capacité des institutions culturelles à exercer leur métier selon des critères professionnels, à préserver la pluralité des récits historiques et à maintenir leur indépendance face aux changements d'orientation politique.

Un rejet qui transcende tout le spectre politique

Les critiques suscitées par le retrait des artefacts ont dépassé les clivages idéologiques traditionnels. Des représentants des milieux libéraux et de droite ont publiquement exprimé leur désaccord avec cette intervention, remettant en question le droit du gouvernement de déterminer quels événements historiques doivent rester visibles dans un musée.

Federico Hoyos, ancien député du Centre démocratique, s'est opposé au retrait d'objets illustrant une partie de l'histoire colombienne. De son côté, Juan Manuel Galán, directeur du mouvement du Nouveau Libéralisme et fils du candidat à la présidentielle Luis Carlos Galán, assassiné en 1989, a mis en garde contre les risques de transformer les musées en instruments de propagande politique. Il critique notamment la possibilité qu'un gouvernement instrumentalise le passé à son avantage, au lieu de favoriser une compréhension pluraliste des événements.

María Paz Gaviria, conservatrice d'art et ancienne candidate au Sénat pour le Parti libéral, a également remis en question cette décision, s'interrogeant sur la manière d'expliquer l'acquisition de la citoyenneté sans montrer celles et ceux qui ont dû se battre pour l'obtenir. Sa réflexion résume l'une des principales objections à cette suppression : effacer les traces matérielles de certains mouvements peut entraver la compréhension des processus sociaux qui ont transformé le pays.

Cette intervention a également suscité l'indignation de plusieurs musées d'art moderne colombiens, qui ont exigé le respect de leur autonomie institutionnelle et un examen public des décisions prises. Les critiques s'accordent à dire que la sélection et la présentation des collections muséales doivent reposer sur des critères transparents et professionnels, et non sur la volonté d'imposer une interprétation unique de l'histoire.

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