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Des expositions

Dante entre clair-obscur et chaos contemporain

Gustave Doré. Canto XIX. Los simoníacos. Xilografía. De la serie Ilustraciones para el Infierno de Dante Alighieri. Publicada en La Divine Comédie, Hachette et Cie. París, 1862 (2ª ed.). Grabado de Héliore Pisan.
Dante entre clair-obscur et chaos contemporain
bonart madrid - 07/10/26

La Divine Comédie, écrite au début du XIVe siècle, la grande épopée du poète florentin, a suscité d'innombrables interprétations visuelles au fil des siècles, mais rares sont les confrontations aussi stimulantes que celle proposée par la Fondation Canal entre Gustave Doré et Robert Rauschenberg. Séparés par près d'un siècle et formés dans des contextes artistiques radicalement différents, tous deux ont trouvé en l'Enfer un terrain privilégié pour explorer la peur, la culpabilité, le désir, la violence et les contradictions de l'humanité.

Du 7 octobre 2026 au 5 janvier 2027, l’exposition « L’Enfer de Dante : Doré et Rauschenberg », dont le commissariat est assuré par Lola Durán Úcar, réunit 111 œuvres graphiques et présente les deux séries complètes que les deux artistes ont consacrées à la première partie de la Divine Comédie . L’exposition invite les visiteurs à explorer les 34 chants de l’Enfer à travers deux perspectives en apparence disparates : la monumentalité dramatique de Doré face à la fragmentation, l’ambiguïté et le regard critique de Rauschenberg.

Ce contraste permet également de réinterpréter Dante. Doré, figure majeure de l'illustration du XIXe siècle, construit un enfer reconnaissable, solennel et spectaculaire. Son noir et blanc, dominé par le clair-obscur, transforme les scènes en visions quasi cinématographiques, avant même l'invention du film. Les corps, l'architecture impossible, les abîmes et la multitude des damnés acquièrent une dimension monumentale. L'obscurité n'est pas un simple artifice formel : elle constitue l'atmosphère morale d'un univers régi par le péché et le châtiment.

  • Robert Rauschenberg. Chant XXXI. La fosse centrale de Malebolge : les géants. Lithographie offset. Tiré des dessins préparatoires pour l’Enfer de Dante. Edizioni Macorini. Milan, 1965. Exemplaire 186/250. © 2026 Robert Rauschenberg Foundation / Licence VAGA (Artists Rights Society – ARS), New York / VEGAP, Madrid.

Rauschenberg part d'un point de vue radicalement différent. Lorsqu'il aborde le même texte au XXe siècle, la confiance en une représentation stable du monde a disparu. Son Dante appartient à une époque marquée par les guerres, les médias de masse, la culture de masse et la prolifération incessante d'images. Photographies, taches, lignes, fragments et figures coexistent dans des compositions qui se refusent à toute interprétation unique. Si Doré illustre l'Enfer , Rauschenberg semble interroger le sens de la représentation de l'enfer dans le monde contemporain.

L'exposition réunit les 76 gravures sur bois associées à la célèbre édition de Doré – 75 illustrations de l' Enfer et un portrait de Dante – et les 35 lithographies offset de Rauschenberg – 34 correspondant aux différents chants et une couverture. Concernant l'édition de Doré, l'exposition présente le second tirage de l'édition parisienne publiée par Hachette en 1862, particulièrement prisée des spécialistes et des bibliophiles pour la qualité de ses estampes. Les gravures sont l'œuvre d'Héliodore Pisan, réalisées d'après les compositions de Doré.

Au-delà de leur valeur artistique, ces exemples nous permettent de retrouver une dimension essentielle de l’exposition : le rapport entre l’art et le livre. La Divine Comédie n’est pas ici un simple texte illustré, mais le point de départ de deux projets graphiques où la littérature devient matière visuelle. Le livre cesse d’être un simple support et se transforme en un espace d’interprétation.

Le voyage commence, comme le poème, par Dante perdu dans une forêt obscure. C'est la nuit du Jeudi Saint de l'an 1300, et le poète a 35 ans, « à mi-chemin de sa vie ». La forêt symbolise la perte de ses repères moraux et existentiels. La panthère, le lion et la louve l'empêchent d'avancer jusqu'à l'apparition de Virgile, envoyé par Béatrice. Le poète latin devient son guide et conduit Dante à travers une descente à la fois physique, morale et intellectuelle.

À partir de ce moment, le visiteur parcourt les neuf cercles de l'Enfer , des Limbes au cercle des traîtres. La structure de l'exposition nous invite à contempler comment Doré et Rauschenberg abordent les mêmes épisodes selon des perspectives visuelles quasi opposées. L'un cherche à construire un univers cohérent et reconnaissable ; l'autre introduit la fragmentation, l'association et l'incertitude.

  • Gustave Doré. Chant XXXIV. La Judée. Gravure sur bois. De la série Illustrations pour l'Enfer de Dante Alighieri. Publié dans La Divine Comédie, Hachette et Cie. Paris, 1862 (2e éd.). Gravure d'Héliore Pisan.

Dans l'œuvre de Doré, la perspective, le clair-obscur et la monumentalité produisent une image de l'enfer comme un spectacle sublime. Ses figures semblent subjuguées par une nature déchaînée, prisonnières de décors qui amplifient leur damnation. Il y a dans ces images quelque chose de théâtral, mais aussi une volonté de rendre visible ce que le texte de Dante décrit par les mots. L'artiste ne remet pas en question la possibilité de représenter l'enfer : il le construit sous nos yeux.

Rauschenberg, à l'inverse, bouleverse cette certitude. Ses images ne visent pas à reconstituer littéralement les scènes de Dante, mais plutôt à provoquer une confrontation entre le poème médiéval et la culture visuelle de son époque. Photographies, signes, taches et fragments composent une iconographie délibérément instable. Le récit cesse d'être linéaire et le spectateur doit reconstituer le sens à partir d'associations partielles.

C’est là l’un des plus grands atouts de l’exposition. Il ne s’agit pas simplement d’opposer figuration et abstraction, ni d’établir une rivalité entre un artiste du XIXe siècle et un artiste du XXe siècle. Le véritable dialogue s’instaure entre deux conceptions du rapport entre image et réalité. Doré croit encore au pouvoir narratif de la représentation ; Rauschenberg s’en méfie et recourt à la fragmentation pour révéler un monde tout aussi fragmenté.

Le rapport au temps se transforme lui aussi. Doré, avec son regard de XIXe siècle, transpose Dante et métamorphose le Moyen Âge en un univers d'ombres, de monstres et de paysages sublimes. Rauschenberg, quant à lui, inscrit le présent dans le poème et abolit toute distance confortable avec le passé. Ses images suggèrent que les monstres de Dante n'ont pas disparu : ils ont simplement changé d'apparence.

La Divine Comédie a su synthétiser théologie, philosophie, science et spiritualité médiévale, tout en explorant les passions humaines avec une profondeur extraordinaire. Écrite en langue vernaculaire plutôt qu'en latin, elle a également contribué de manière décisive à la formation de l'italien moderne et a anticipé certains bouleversements intellectuels qui allaient aboutir à l'humanisme et à la Renaissance. Cette capacité à traverser les époques explique en grande partie son influence culturelle remarquable et durable.

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