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Des expositions

Danser parmi les ruines

Danser parmi les ruines
bonart madrid - 08/09/26
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La nef 0 du Matadero Madrid, ancienne chambre froide de l'abattoir municipal, porte encore les stigmates d'un incendie et une architecture marquée par le souvenir de sa fonction originelle. C'est précisément sur ces plaies que Carlos Aires construit Bailad, bailad, malditos (Danse, danse, damnés ), une installation in situ qui transforme la ruine en scène et la danse en une forme ambiguë de résistance.

Du 11 septembre 2026 au 24 janvier 2027, Aires investit cet espace dans le cadre du programme Abierto x Obras, avec une intervention conçue par José Luis Romo. La proposition ne vise pas simplement à remplir la Nave 0 d'objets : elle en modifie notre perception. Plus d'une centaine de supports structurels et une vingtaine d'écrans composent un paysage à mi-chemin entre une piste de danse, une forêt métallique et une architecture menacée par son propre poids.

Le visiteur pénètre ainsi dans un espace qui semble soutenu par une structure éphémère. Ces supports évoquent une architecture qu'il faut maintenir droite, mais aussi un corps sous tension. Dans ce contexte, la fête prend une dimension inquiétante. Il y a de la musique, du mouvement et des personnages qui apparaissent sur des écrans, mais aussi l'obscurité, le silence et un sentiment persistant de danger.

Aires travaille précisément sur ce terrain des contradictions. Sa production artistique oscille entre célébration et catastrophe, entre plaisir et souffrance, utilisant fréquemment des images issues de la culture populaire, des références musicales, des photographies, des objets du quotidien et des symboles reconnaissables pour proposer une lecture critique de la société contemporaine. Son œuvre aborde des thèmes tels que le pouvoir, l'économie, la violence, le désir et la mémoire, mais elle le fait à travers une esthétique qui peut séduire avant de révéler sa dimension politique.

La danse comme résistance

Le titre même de l'exposition fait allusion à On achève bien les chevaux (1969), le film de Sydney Pollack qui se déroule pendant la Grande Dépression aux États-Unis. Dans ce film, plusieurs couples participent à une compétition de danse exténuante où continuer à bouger signifie continuer à endurer. La danse cesse d'être une simple fête : elle devient une obligation, un moyen de survie et une source d'épuisement.

Aires se réapproprie cette image et la transpose dans un présent tout aussi marqué par la précarité, l'incertitude et la nécessité de continuer. Dans Dance, Dance, You Damned , la danse peut être une forme d'évasion, mais aussi une réponse à un monde au bord du gouffre. La fête n'élimine pas le désastre ; elle coexiste avec lui.

Cette tension constitue l'une des plus grandes forces de l'installation. Nave 0 ne se réduit pas à un simple contenant, mais s'intègre pleinement à l'œuvre. Les traces de l'incendie et le souvenir de la violence liée à l'ancien abattoir sont incorporés au discours d'Aires. L'artiste ne dissimule pas ces marques, mais les amplifie par une scénographie qui semble prolonger l'état de souffrance du bâtiment.

Il en résulte une expérience résolument sensorielle. Des écrans diffusent des présences et des scènes qui modifient la perception du visiteur, tandis que l'environnement sonore transforme le parcours en une expérience quasi cinématographique. Le familier devient étrange, et la piste de danse cesse d'être un lieu de rencontre pour acquérir une dimension presque spectrale.

Une esthétique de la contradiction

Né à Ronda en 1974, Carlos Aires a étudié les Beaux-Arts à Grenade, puis a poursuivi ses études à Tilburg, Anvers et dans l'Ohio. Tout au long de sa carrière, il a développé un langage multidisciplinaire qui combine photographie, sculpture et installation, puisant souvent son inspiration dans les matériaux et les images issus de la culture populaire. Son œuvre a été exposée dans des institutions telles que le MACBA de Barcelone, le Centre d'art contemporain de Malaga, le Musée d'art Carrillo Gil de Mexico et le Musée des arts appliqués de Vienne, entre autres.

L'une des caractéristiques les plus marquantes de sa pratique est précisément sa capacité à faire coexister des éléments apparemment incompatibles. La fête peut dissimuler la violence ; la beauté peut engendrer le conflit ; l'humour peut se muer en critique. Aires utilise cette friction pour interroger les images et les valeurs que nous tenons pour acquises.

Dans Dance, Dance, You Damned , cette stratégie trouve une expression particulièrement physique. Il ne s'agit pas d'une œuvre à contempler de loin. Le spectateur doit la traverser, en faire le tour, écouter leur sonorité et se confronter aux images qui apparaissent dans l'ombre. L'installation transforme le corps du visiteur en partie intégrante de l'œuvre.

Et c’est là que réside sa dimension politique. Le corps qui danse est un corps qui s’obstine à demeurer, même quand tout autour de lui semble avoir besoin d’être soutenu. La célébration cesse d’être innocente et devient une réponse à l’effondrement.

Une piste de danse après l'incendie

La première exposition personnelle de Carlos Aires dans une institution publique madrilène présente ainsi une œuvre profondément liée au lieu. Il ne s'agit pas simplement d'installer une œuvre dans la Nave 0, mais bien de la construire à partir des éléments intrinsèques du bâtiment : ses cicatrices, son histoire et son statut d'espace industriel transformé en centre de création contemporaine.

Le visiteur pénètre sur une piste de danse, mais découvre rapidement que le sol sous ses pieds est bâti sur un passé de violence. La musique invite au mouvement tandis que les structures qui la soutiennent rappellent que rien n'est jamais vraiment sûr.

En résumé, Aires propose une fête au bord du précipice. Une fête qui sait qu'elle pourrait s'achever. Et c'est peut-être précisément pour cela qu'elle insiste sur la danse.

L'œuvre « Dance, dance, you damned ones » peut être visitée dans la Nave 0 du Matadero Madrid jusqu'au 24 janvier 2027, avec entrée gratuite.

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