Le travail de Leonel Castañeda Galeano part d'une opération en apparence simple, mais riche de sens : collecter ce qui a été rejeté, abandonné ou a perdu sa fonction, et lui insuffler une nouvelle vie au sein de l'espace artistique. Cet artiste colombien, né à Bogota en 1971, construit ainsi un univers de fragments, d'objets du quotidien, de restes corporels, de prothèses, de dispositifs médicaux et autres vestiges qui, hors de leur contexte d'origine, acquièrent une dimension symbolique.
Cette approche est particulièrement visible dans « Le Corps des corps » , l’ exposition actuellement présentée à l’Espai Isern Dalmau de Barcelone , sous le commissariat de Fernando Cuevas Ulitzsch. L’exposition présente le corps non comme une réalité figée ou idéalisée, mais comme un territoire mouvant et vulnérable, traversé par la mémoire, le désir, la maladie, le soin et la transformation.
Castañeda Galeano travaille souvent avec la fragmentation. Une prothèse de jambe, un modèle anatomique, une chaussure, un objet médical ou un objet ayant appartenu à un corps peuvent devenir une sorte de présence absente. Le corps n'est plus là, mais ses traces demeurent dans les objets. Cette tension entre présence et absence constitue l'un des aspects les plus marquants de son œuvre.
Sa pratique se situe également à la frontière des disciplines et des imaginaires. Art, médecine, science, sexualité et culture populaire apparaissent liés par des assemblages qui ne se prêtent pas à une interprétation unique. Les vitrines et les accumulations d'objets évoquent des espaces de classification scientifique, tout en acquérant une dimension quasi rituelle ou intime. Ce qui, dans un autre contexte, serait un déchet ou un objet sans valeur se métamorphose en une œuvre capable de susciter l'attirance, le malaise, voire le rejet.
En ce sens, l’artiste ne cherche pas à dissimuler la fragilité du corps, mais plutôt à la placer au centre du regard. Ses œuvres interrogent les modèles de normalité et de beauté et réhabilitent ces corporéités souvent occultées des représentations conventionnelles. La vulnérabilité cesse d’être une déficience pour devenir une forme de connaissance et une possibilité de transformation.
Dans Le Corps des corps , cette perspective prend une dimension particulièrement suggestive. Les objets réunis par Castañeda Galeano ne racontent pas une histoire linéaire, mais établissent plutôt des liens entre différentes expériences corporelles, entre ce qui est montré et ce qui est habituellement caché. Mémoire et désir, dépendance et autonomie, attraction et répulsion coexistent dans un même espace et interrogent les frontières avec lesquelles nous avons tendance à classer les corps et leurs expériences.
Leonel Castañeda Galeano nous invite ainsi à porter un nouveau regard, à dialoguer avec ce que nous excluons souvent de notre perception, et à appréhender la fragilité non comme un manque, mais comme une condition essentielle de l’existence. Le corps, fragmenté et vulnérable, se révèle enfin comme un territoire de mémoire, de désir et d’identité, mais aussi comme un espace ouvert à une infinité de manières d’être et de regarder.