Jusqu'au 5 septembre, la Kunsthalle Lissabon présente MORE GRAVES , une exposition personnelle de June Crespo (Pampelune, 1982) conçue spécifiquement pour l'espace lisboète. L'artiste, figure majeure de la sculpture espagnole contemporaine, propose une intervention où matière, architecture et corps cessent de fonctionner comme des éléments indépendants pour former un système unifié soumis aux forces de tension, de poids, d'équilibre et de vibration.
La démarche artistique de Crespo s'articule généralement autour du rapport entre le corps et l'espace architectural. Ses sculptures explorent les limites de l'échelle, de la densité et de la présence physique des matériaux, créant des situations où ce qui paraît statique acquiert une dimension quasi corporelle. Sa carrière internationale comprend des expositions personnelles dans des institutions telles que la Fondazione Sandretto Re Rebaudengo à Turin, la Sécession viennoise, le musée Guggenheim de Bilbao, Le Crédac à Paris et le Centro de Arte Dos de Mayo (CA2M) à Madrid.

Dans MORE DEEP , le titre lui-même sert de porte d'entrée conceptuelle à l'exposition. L'expression instaure un jeu entre la gravité – le poids, la densité et la force qui maintient les corps ancrés dans l'espace – et les sons graves, ces fréquences profondes capables de pénétrer et de transformer un environnement. Crespo unit ainsi deux dimensions apparemment disparates : la matière dense et la vibration invisible. La densité résonne également ; ce qui occupe l'espace peut, simultanément, émettre une fréquence et modifier notre perception.
L'architecture unique de la Kunsthalle de Lisbonne, située en sous-sol, constitue le point de départ de l'intervention. Ses murs, qui ne servent plus de simple toile de fond aux œuvres, deviennent partie intégrante de la sculpture. Surfaces d'appui, de confinement et de friction, ils participent directement au processus de construction. L'intervention s'articule principalement autour d'un mur de douze mètres de long, sur lequel Crespo déploie des matériaux industriels tels que des conduits de ventilation et des bâches de poids lourds.
Le résultat résulte de procédés de découpe, d'assemblage et de recomposition. Les structures semblent osciller entre tension et détente, entre ce qui est révélé et ce qui demeure caché. Les bâches, marquées par l'usage et imprégnées d'une présence tactile intense, présentent des perforations qui dirigent le regard vers l'intérieur des conduits. Ceci crée des perspectives visuelles entre intérieur et extérieur, entre le visible et l'invisible, reliant l'échelle humaine à la dimension mécanique des matériaux et aux systèmes constructifs du bâtiment.

L’architecture souterraine acquiert ainsi une qualité quasi corporelle. L’échelle, la densité et l’atmosphère intime de l’espace agissent comme un corps supplémentaire qui complète l’installation. Crespo ne se contente pas d’occuper l’espace : il l’active, le soumet à de nouvelles relations et rend visibles certaines structures habituellement dissimulées.
Cette dimension physique est amplifiée par le son. hyle , une œuvre conçue par Estanis Comella en collaboration avec June Crespo, introduit une présence acoustique intermittente qui modifie la perception de l'ensemble. Le point de départ est un enregistrement réalisé à l'intérieur d'un conduit vertical qui traverse le bâtiment abritant l'atelier de Crespo, du toit au sous-sol. L'artiste utilise la qualité acoustique particulière perçue dans ce conduit comme référence pour construire une nouvelle strate de l'exposition.
Émis depuis le mur opposé, le son confronte directement l'intervention sculpturale. Simultanément, des perforations dans le mur lui permettent de se diffuser dans des zones cachées de l'espace, la source sonore étant orientée vers la zone de stockage. Ce geste semble s'adresser au bâtiment lui-même, comme si l'œuvre cherchait à dialoguer avec ses structures invisibles et à activer ces espaces intermédiaires qui demeurent habituellement hors de notre portée.

Le son métamorphose ainsi la sculpture. Parfois, les deux dimensions – matérielle et acoustique – semblent fusionner, donnant l’impression que la matière elle-même respire, vibre ou chante. L’installation cesse d’être un simple objet de contemplation et devient une expérience corporelle qui invite le visiteur à se déplacer, à écouter et à percevoir l’espace sous différents angles.