Avec l'avènement de la démocratie, Barcelone projette l'image d'une métropole mondiale et d'avant-garde. Pourtant, toute une génération d'artistes catalans de la seconde moitié du XXe siècle est restée prisonnière d'une sorte de « limbes historiographiques ». Réhabiliter ces créateurs n'est pas seulement un acte de justice poétique, mais aussi une nécessité impérieuse pour comprendre la véritable généalogie de l'art contemporain en Catalogne. Ils incarnent la diversité et la complexité de cette période longtemps semblé dominée par quelques noms. Il est urgent de réexaminer et de relire la contribution des artistes qui ont œuvré à cette étape, afin de « réparer l'histoire ». La reconstruction de la longue période d'après-guerre est toujours en cours et le canon artistique continue de faire l'objet de débats. Ces dernières années, l'art catalan évolue de l'opposition et de l'isolement vers une réponse critique et un positionnement dans le contexte international. Il est nécessaire de réexaminer les hiérarchies établies et de mettre de l'ordre dans cette époque grâce à de nouvelles perspectives et interprétations. En ce sens, il est essentiel de redécouvrir ces figures que l'histoire et la critique n'ont pas suffisamment prises en compte, malgré leurs contributions personnelles significatives. C’est pourquoi un travail intense est actuellement mené pour repositionner de nombreux auteurs qui étaient tombés dans un certain oubli, loin des projecteurs des grandes icônes telles que Picasso, Miró, Dalí et Tàpies.
La seconde avant-garde : le maillon sauvé de la modernité
L'historiographie de l'art en Catalogne a souvent fonctionné selon une logique de grandes étapes, négligeant des périodes pourtant essentielles, comme la Seconde Avant-garde, développée approximativement entre 1940 et 1970 ; une génération qui a lutté dans le silence. Émergeant après le traumatisme de 1939, il ne s'agissait pas d'un mouvement unitaire, mais d'une constellation de résistances qui ont permis à la flamme de la modernité de ne pas s'éteindre. Les artistes explorant l'informalisme, l'abstraction géométrique, le pop art critique ou la nouvelle figuration ont été marginalisés et n'ont pas toujours bénéficié de la bienveillance des circuits d'exposition officiels. Comme l'affirme J. Corredor-Matheos : « Tous ces artistes appartiennent aux générations qui ont formé l'avant-garde et à celles qui l'ont mise en crise. Au cœur de ces deux courants, cette génération « du milieu », selon l'expression du maître de la critique catalane Alexandre Cirici, a partagé les espoirs et les désespoirs des deux, et se trouve confrontée à une multitude de défis, alors même que la personnalité de ses membres est déjà affirmée et leur art reconnu. »
La carte de l'art catalan restera incomplète tant que ces créateurs demeureront des notes de bas de page. Il est temps de compléter le tableau intellectuel en y intégrant les « chaînons manquants » de ces artistes qui ont maintenu vivant l'esprit critique durant les heures les plus sombres du franquisme. Tout un patrimoine est en jeu, car nombre de ces legs se trouvent entre les mains de familles incapables de les gérer ou restent entreposés dans des réserves sans être catalogués. Sans intervention institutionnelle et académique, nous risquons de les voir se disperser ou disparaître.
Redécouvrir et réintégrer des figures comme Xavier Corberó (Barcelone, 1935 – Esplugues de Llobregat, 2017) témoigne de la pluralité de la modernité catalane. S'approprier ces artistes n'est pas un exercice de nostalgie, mais bien une affirmation de souveraineté culturelle. Nombre d'entre eux ont été marginalisés et leur carrière peu reconnue. Corberó occupe une place unique et stratégique au sein de la Seconde Avant-garde catalane. Contrairement à d'autres, fascinés par une recherche informelle, dominée par la matière, l'obscurité et la gestuelle, avec Tàpies en tête, Corberó a introduit une perfection technique et une précision quasi joaillière. Son œuvre revendiquait élégance, géométrie et un fini poli qui contrastaient avec l'esthétique dominante, plus abrupte et existentialiste.

Par ailleurs, Corberó fut l'une des figures les plus internationales de sa génération. Son passage à la Central School of Arts and Crafts de Londres et son amitié étroite avec des personnalités telles que Salvador Dalí et Marcel Duchamp lui permirent de jouer un rôle de médiateur. Il se définissait comme un grand ami de Dalí, qu'il considérait comme son « premier mécène ». Bien que Corberó se soit distancié du surréalisme figuratif de Dalí, il hérita de son ambition pour l'œuvre d'art totale et de son goût pour l'onirique. Ils partageaient une vision de l'artiste comme un personnage qui construit son propre univers. Dalí admirait la technique de Corberó, qui alla jusqu'à superviser des projets inspirés par le génie de Figueres, comme le monolithe controversé prévu pour Barcelone.
En résumé, Xavier Corberó n'était pas un artiste « relégué » au sens strict, mais plutôt une personnalité atypique qui, grâce à son succès international et à ses compétences en gestion, a évité l'oubli subi par d'autres collègues de sa génération, devenant l'un des plus grands promoteurs esthétiques du Barcelone moderne.
Le promoteur de l'espace public (Barcelone'92)
Dans le cadre de l'Olympiade culturelle et de la reconstruction de Barcelone, le rôle de Corberó fut fondamental en tant que gestionnaire et dynamiseur, conseillant le maire Pasqual Maragall. Cette métamorphose impliqua une réorganisation du paysage urbain où l'art joua un rôle stratégique. Ainsi, en 1992, plus de cinquante sculptures furent installées, auxquelles s'ajoutèrent une cinquantaine d'autres depuis la désignation de la ville comme hôte des XXV<sup>es</sup> Jeux olympiques. Corberó fut le conseiller qui convainquit des artistes de renommée internationale tels que Richard Serra, Fernando Botero, Anthony Caro, Claes Oldenburg et Roy Lichtenstein de faire don ou d'installer des sculptures monumentales à Barcelone, redessinant ainsi le paysage urbain de la ville olympique. Au-delà de leur valeur artistique, ces performances dans l'espace public transforment l'environnement et les comportements des citoyens, devenant de véritables emblèmes urbains. Par ailleurs, il fut lui-même le concepteur des médailles des Jeux olympiques de Barcelone 1992.
Le postulat de Corberó reposait sur l'intégration. Il refusait de considérer la sculpture comme un simple objet fixé au sol, mais estimait qu'elle devait être contextualisée dans l'environnement urbain. Il souhaitait que les sculptures fassent partie intégrante du paysage, l'enrichissant sans s'y imposer. Les interventions artistiques dans l'espace public devaient susciter un sentiment de communauté, d'appartenance et d'identité collectives. En témoignent des œuvres telles que *A Nicolau Maria Rubió i Tudurí* (1983, jardins de la Villa Amèlia), *Homenatge a ses Illes* (1983, plaça de Sóller), l'une des plus emblématiques, composée d'une série de blocs de marbre dialoguant avec l'eau et l'espace architectural ; *L'ou com balla. Homage to the artists of Poble-sec* (1987) ; et *Terminus Columns* (1988, plaça John F. Kennedy), un hommage au président américain conçu comme une réinterprétation moderne des anciennes croix de gare. ou encore les monolithes SM el Rei et SM la Reina (1988), appartenant à la collection du MACBA et situés devant la Faculté de traduction et d'interprétation de l'Universitat Autònoma de Barcelona. Malgré leur monumentalité et un certain anthropomorphisme, ils semblent s'être détachés naturellement du bloc de pierre.
Parmi les œuvres particulièrement significatives, citons Le Voyageur (1992), devant le Palau de Congressos sur l'Avinguda Diagonal ; À Josep Tarradellas. Pierre sur Pierre (1998), sur l'avenue portant le nom du président ; l'ensemble sculptural Ejecutores y ejecutados (1973), pour la Fundació Juan March à Santa Cruz de Tenerife, une allégorie de la répression ; les œuvres de Cala Rajada, intégrées au Jardin de Sculptures de la Fundació March à Sa Torre Cega ; et La Famille (2003), à Esplugues de Llobregat, un ensemble de figures anthropomorphes en basalte qui dominent l'entrée de la ville et annoncent l'Espai Corberó.
Il était également un artiste de renommée internationale. La Broad Family, située dans le complexe de Broadgate à Londres, près de la gare de Liverpool Street, est un ensemble sculptural en basalte devenu un emblème de la City. Son succès aux États-Unis fut tout aussi remarquable. Le Metropolitan Museum of Art et le Museum of Modern Art de New York ont intégré ses œuvres à leurs collections, tandis qu'il a également installé des sculptures dans des universités et des entreprises à Chicago et à Washington, consolidant ainsi son image de sculpteur de la « modernité classique ». Ses œuvres sont également présentes au Stedelijk Museum d'Amsterdam et au Victoria and Albert Museum de Londres. Parallèlement, il s'est distingué comme créateur de bijoux, concevant des pièces aux matériaux variés et au langage sculptural unique.
Hotel Arts : une collection partagée
Conçu par le célèbre architecte Bruce Graham, l'Hôtel Arts est une tour de verre entourée d'une structure d'acier blanc, dont les jardins s'étendent à l'ombre des poissons rouges de Frank Gehry. Inauguré en 1994, il est une icône de l'architecture contemporaine barcelonaise et abrite l'une des plus remarquables collections d'art espagnol, faisant office de véritable galerie. Les sculptures monumentales de Xavier Corberó, réalisées principalement en marbre et en basalte, matériaux qu'il maîtrisait avec une grande sensibilité à la lumière et aux volumes, y sont particulièrement remarquables.
À l'entrée principale se dresse l'une des pièces les plus emblématiques de la collection, Le Roi et la Reine (1988), deux sculptures en basalte de plus de trois mètres et demi de haut qui accueillent les visiteurs et instaurent un dialogue entre l'architecture contemporaine et la noblesse de la pierre sculptée. Autour des terrasses et des jardins, d'autres grands totems s'élèvent, intégrés au paysage, où Corberó déploie son langage caractéristique de formes colonnaires et anthropomorphes qui semblent veiller silencieusement sur l'espace. Ses sculptures recherchent une simplicité extrême, souvent atteinte par quelques incisions qui confèrent identité et expressivité au bloc de pierre. La plupart de ces œuvres furent des commandes directes réalisées lors de la construction de l'hôtel pour les Jeux olympiques de Barcelone de 1992, faisant de l'Hôtel Arts l'un des témoignages les plus significatifs de l'intégration entre architecture, espace public et sculpture contemporaine que Xavier Corberó a défendue tout au long de sa carrière.
Le créateur d'utopies habitables
Au cœur historique d'Esplugues de Llobregat, en 1968, Xavier Corberó entreprit la construction de ce qui allait devenir l'œuvre majeure de sa vie. Un manifeste vivant, bien plus qu'un bastion gigantesque érigé sur un terrain de 4 000 mètres carrés et comprenant aujourd'hui neuf bâtiments : une sculpture habitable, un centre d'activités artistiques et un refuge pour d'autres créateurs, incarnant l'idée que l'art ne doit pas se limiter aux musées, mais s'intégrer pleinement à notre environnement.
Un labyrinthe d'arches, de cours et de sous-sols a servi pendant des décennies de centre d'activité intellectuelle. Le projet a vu le jour avec l'acquisition de la ferme Can Cargol, conçue comme lieu de vie et de travail. Au cours des cinquante années suivantes, huit bâtiments supplémentaires ont été ajoutés, avec des pièces labyrinthiques et des escaliers évoquant les architectures impossibles de M.C. Escher. En 1972, il a étendu les fonctions de l'atelier en fondant le Centre d'activités et de recherches artistiques (CAIAC), conçu comme une résidence pour artistes.
Corberó y investit toutes les ressources acquises grâce à son travail et, même après sa mort à quatre-vingt-un ans, il demeura obsédé par cette œuvre totale longtemps restée presque secrète. Ces dernières années, cependant, l'espace est devenu le décor de tournages, d'événements et de films comme Vicky Cristina Barcelona de Woody Allen. L'artiste s'est hypothéqué à de nombreuses reprises pour concrétiser ce rêve colossal qu'il qualifiait de « miracle », malgré son caractère inachevé.
Il a utilisé le béton et la pierre pour construire un ensemble de bâtiments avec cours, jardins et bassins. C'est un espace surprenant et complexe où les centaines d'arches en béton qui se chevauchent à différents niveaux et escaliers donnent au visiteur l'impression d'être plongé dans un tableau de Giorgio de Chirico ou un rêve surréaliste, où des sculptures monumentales en basalte coexistent en parfaite harmonie avec la nature et les arbres. Les arches ne remplissent pas une fonction structurelle conventionnelle, mais servent à encadrer la lumière et à générer un jeu infini de perspectives et d'ombres qui varie selon l'heure de la journée.

Une autre caractéristique essentielle réside dans le rapport constant entre intérieur et extérieur, grâce aux patios, aux ouvertures zénithales et aux espaces ouverts. Corberó est parvenu à intégrer le jardin et le ciel aux pièces, brisant ainsi la hiérarchie des murs traditionnels. C’est pourquoi l’Espai Corberó ne doit pas être perçu comme un bâtiment, mais comme une vaste sculpture accessible à pied ; sans doute son œuvre posthume majeure. Un espace métaphysique où la lumière et le vide sont aussi importants que la matière. Tout est conçu pour être exploré par les sens, où le toucher des matériaux et l’écho des sons sont aussi essentiels que le regard.
Avenir du complexe de Corberó
À la mi-2022, la mairie d'Esplugues de Llobregat a acquis auprès de la famille, pour trois millions d'euros, une partie du site, l'Espai Corberó, une grande structure de trois étages en arcades de ciment, dans le but de la préserver comme patrimoine et de l'ouvrir au public certains jours, la consolidant ainsi comme l'un des grands joyaux architecturaux de la zone métropolitaine.
L'espace acquis se compose principalement d'un corps latéral de plain-pied qui s'étend sur toute la longueur de la propriété, de plusieurs cours, de bassins et d'un second bâtiment. L'ensemble bâti totalise 1 995 m² sur un terrain de 2 055 m², avec plusieurs bâtiments et espaces ouverts. Au sous-sol se trouve un auditorium d'une capacité de 250 à 300 personnes. À l'intérieur de la propriété, entre deux cours, une autre construction est constituée de dalles en béton armé, d'arches en plein cintre et d'escaliers qui forment un ensemble de pièces ouvertes ou semi-fermées et de terrasses, réparties entre le rez-de-chaussée et les trois étages. Certaines sont vitrées, d'autres sont entièrement ouvertes sur le paysage.
Grâce à cette acquisition, la municipalité se dote d'un nouvel équipement culturel et honore la mémoire de l'artiste, profondément liée à Esplugues. Elle travaille actuellement à un plan d'aménagement qui définira l'avenir du site en tant que centre d'activités culturelles et de recherche artistique.
Parallèlement, entre juillet 2025 et juillet 2026, la mairie commémore le quatre-vingt-dixième anniversaire de la naissance de Xavier Corberó par un programme spécial visant à diffuser son héritage. Chaque premier dimanche du mois, des visites guidées sont organisées dans les musées municipaux et des conférences consacrées à l'architecture et à l'art sont également prévues avec la participation d'architectes de renom, à l'occasion de Barcelone, Capitale mondiale de l'architecture. Une nouvelle étape qui ambitionne de placer définitivement l'héritage de Corberó au cœur de la création contemporaine.
Profil biographique
Issu d'une famille d'orfèvres et de métallurgistes, Xavier Corberó était un créateur doté d'un charisme exceptionnel. Il commença à dessiner et à travailler les métaux dans l'atelier familial, puis entreprit ses études à l'Escola Massana, institution dont son père avait été l'un des fondateurs. Cet héritage marqua profondément sa défense du métier et la valorisation constante du travail artisanal.
Après un premier séjour à Paris et en Suède, il s'installe à Londres, où il découvre la sculpture d'Henry Moore tout en se consacrant à la peinture. Entre fin 1955 et 1959, il étudie à la Central School of Arts and Crafts, où il rencontre David Hockney — qui visitera des années plus tard l'Espai Corberó —, ainsi qu'au Royal College of Art.
En 1955, il participe à la Biennale hispano-américaine de Barcelone, où Salvador Dalí acquiert toutes les œuvres qu'il y présente, marquant le début d'une amitié déterminante. En 1959, il expose individuellement à Lausanne, ville où il effectue une période de formation essentielle au sein de la fonderie Medici. Il participe ensuite à de nombreuses expositions collectives européennes et aux Salons de Maig de Barcelone, où il remporte les prix Manolo Hugué (1960) et Ramon Rogent (1961).
Après ces distinctions, il s'installe à New York, à une époque où l'Op Art suscite un vif intérêt international. La critique le considère comme l'un des représentants de ce langage artistique fondé sur les formes géométriques et les illusions d'optique. Deux ans plus tard, il expose à Munich, où il reçoit la médaille d'or de l'État de Bavière. Il continue ensuite à présenter son travail à Pittsburgh, New York et au Japon, tout en étant invité à donner des conférences et des ateliers aux États-Unis, pays où il résidera à de nombreuses reprises.
À son retour en Catalogne, il s'établit définitivement à Esplugues de Llobregat, où il fonda en 1972 le Centre d'Activitats i Recerca Artístiques de Catalunya. À Cadaqués, il fréquenta le cercle de Marcel Duchamp, une amitié qui, conjuguée à d'autres contacts internationaux, lui ouvrit de nombreuses portes aux États-Unis.
Parmi les principales distinctions reçues figurent la médaille d'or bavaroise (1963), la croix de Sant Jordi (1992) et sa nomination, en 2000, comme membre à part entière de l'Académie royale catalane des beaux-arts de Sant Jordi, institution dont il deviendra plus tard membre surnuméraire.
La coupe par rapport à la mise en forme
La pierre, bien qu'étant l'un des plus anciens matériaux utilisés par l'humanité, a joué un rôle fondamental dans l'évolution de la sculpture moderne. Durant le premier tiers du XXe siècle, de nombreux sculpteurs ont renoué avec la taille directe, travaillant la pierre sans intermédiaires. Au lieu de modeler des pièces en argile ou en plâtre pour qu'elles soient ensuite réalisées par des techniciens spécialisés, ils ont adopté le processus sculptural de manière directe, adoptant ainsi une attitude moderne et radicale.
Contrairement à d'autres sculpteurs qui privilégiaient le modelage, Xavier Corberó se définissait comme un tailleur. Il pensait que le sculpteur devait s'effacer pour laisser la pierre s'exprimer. Tandis que d'autres artistes aspiraient à maîtriser la matière, il cherchait à « trouver ce que la pierre voulait être », suivant une démarche proche de celle de Michel-Ange : creuser le bloc, éliminer ce qui restait et révéler la forme qui y était déjà latente.
Après une première période consacrée aux métaux, caractérisée par un langage abstrait et structuré, il se tourne vers la sculpture sur marbre et pierre, atteignant une extraordinaire pureté formelle. Durant les années 1970 et 1980, son œuvre évolue vers une abstraction organique et biomorphique, héritière des approches de Jean Arp. Plus particulièrement dans les années 1980 et 1990, il travaille le marbre noir, blanc et rose pour créer des formes sensuelles, fluides et raffinées, bien loin de la rigueur géométrique de ses débuts.
Il n'a jamais renoncé à expérimenter avec d'autres matériaux, comme le bois, l'alfa ou le fer, établissant un dialogue entre la noblesse du marbre et des textures plus humbles pour générer des tensions visuelles inattendues. Plus tard, il a intégré des combinaisons de marbre avec du bronze, de l'acier ou du granit.
Corberó a tissé un lien particulièrement intense avec le basalte, matériau qui allait devenir l'élément central de sa production à partir des années 1990. Cette roche volcanique sombre et compacte lui permettait d'exprimer son rapport à la terre. Il laissait certaines parties à l'état brut, tandis qu'il en polissait d'autres jusqu'à obtenir des surfaces brillantes, telles des miroirs noirs ou des transparences liquides.
Avec le basalte, il parvenait à rendre la lourdeur légère, élégante et presque fluide. Bien que nombre de ses sculptures dépassent les deux cents tonnes, il leur conférait une humanité surprenante. Les figures adoptent des attitudes à la fois ironiques et affables et sont conçues comme des « familles » ou des groupes d’amis qui habitent les espaces en permanence, devenant les gardiens silencieux du paysage. Jouant constamment avec le poids et l’apesanteur, il créait des compositions monumentales qui semblaient flotter ou s’emboîter avec une précision quasi impossible.
Daniel Giralt-Miracle, ami de l'artiste et l'un de ses principaux spécialistes, a écrit à l'occasion de l'exposition de Corberó au jardin botanique de Cap Roig (2003) : « Avoir combiné ces deux mondes, celui de la force et de la vigueur avec celui de l'intimité et de la poésie, donne à l'exposition une dimension de quelqu'un qui a délibérément et conceptuellement voulu être sculpteur plutôt que peintre ou orfèvre. »
La carrière de Xavier Corberó se déploie entre deux extrêmes – le macro et le micro – avec une lecture simple et directe. C’est peut-être pourquoi les critiques ont perçu chez lui, simultanément, un profond sens classique de la permanence et un romantisme visionnaire qui, ajoutés à sa maîtrise technique, sa vision transversale et sa pensée de maître d’œuvre, font de lui l’un des grands classiques contemporains.
Son parcours est l'un des plus singuliers et poétiques de la sculpture du XXe siècle. Une évolution qui ne suit pas une ligne droite, mais plutôt un cheminement de la maîtrise de la matière à la construction d'univers habitables. Avec Xavier Corberó, la frontière entre sculpture et architecture s'estompe définitivement.