La galerie Alcalá 31 présente une exposition ambitieuse, sous le commissariat de Julio Pérez Manzanares, qui propose une nouvelle interprétation de l'art madrilène des années 1980 à travers un élément aussi ancien que pertinent : la mythologie. Loin de réduire les récits classiques à un simple répertoire iconographique, l'exposition les envisage comme un langage capable d'interpréter les profonds bouleversements sociaux, politiques et culturels qui ont marqué la transition vers une nouvelle modernité.
L'exposition, qui se tient jusqu'au 18 octobre, s'ouvre sur l'une des images les plus emblématiques de la photographie espagnole contemporaine. En 1987, Ouka Leele transforme la fontaine de Cibeles en une scène éphémère pour Rappelle-toi, Bárbara !, une intervention qui recrée le mythe d'Hippomène et d'Atalante et paralyse même la circulation madrilène. Cette action, conçue comme un mélange de performance, de photographie et de mise en scène, devient un symbole de l'effervescence créative de la Movida Madrileña et l'une des œuvres les plus représentatives de la culture visuelle de cette décennie.

Ouka Leele. Coiffure (tondeuse), 1979.
Plutôt que de reconstituer un épisode historique, l'exposition utilise cette photographie comme point de départ pour analyser comment les artistes madrilènes ont réinterprété les mythes classiques et créé de nouvelles mythologies adaptées à une société en quête de redéfinition identitaire. L'exposition révèle qu'à partir du milieu des années 1970, les récits de l'Antiquité ont cessé d'être de simples références savantes pour devenir des outils permettant d'imaginer le présent et d'envisager l'avenir.
L'un des principaux atouts du projet réside dans l'élargissement du concept de mythe au-delà de l'imaginaire gréco-romain. L'exposition révèle comment, durant ces années, des mythologies contemporaines ont également émergé, liées à la culture populaire, au cinéma, à la bande dessinée, à la musique, aux médias et à la ville de Madrid elle-même. Cet univers hybride, où les héros classiques côtoyaient les icônes de la culture de masse, a largement façonné le langage artistique d'une génération qui a rompu avec les modèles traditionnels sans pour autant se défaire du poids de l'histoire.
La photographie occupe une place centrale dans l'exposition, mais elle dialogue constamment avec la peinture, le dessin et d'autres disciplines qui ont marqué le renouveau artistique de l'époque. L'influence du mouvement de la Nouvelle Figuration madrilène, l'essor du graphisme et l'intégration de stratégies performatives révèlent un contexte créatif où les frontières entre les disciplines ont commencé à s'estomper.
Parmi les figures majeures figure Carlos Franco, dont l'œuvre a ravivé la tradition mythologique à partir d'une perspective profondément personnelle, construisant un monde imaginaire où le classique et le contemporain coexistaient avec une évidence absolue. À ses côtés, on retrouve des artistes tels que Guillermo Pérez Villalta, Dis Berlin, Pablo Sycet et Sigfrido Martín Begué, chacun développant sa propre iconographie où histoire de l'art, littérature et culture populaire s'entremêlent sans cesse.

Ceesepe. L'Espagne en flammes, 1994.
L'exposition célèbre également les contributions de Ceesepe, dont l'œuvre s'est imprégnée de l'esthétique des bandes dessinées underground et des fanzines pour construire de nouveaux récits urbains, ainsi que celles d'El Hortelano, qui a transformé la figure romantique de l'artiste en un mythe contemporain empreint de lyrisme et de fantaisie. Un point commun se dégage de leurs travaux : le désir de réinventer les grands récits pour répondre aux préoccupations d'une génération qui a trouvé une forme de liberté dans l'imagination.
D'un point de vue critique, l'exposition évite de réduire les années 1980 au seul phénomène médiatique de La Movida. Au lieu de s'attarder sur une vision nostalgique de cette décennie, elle propose une interprétation plus nuancée, où les références classiques constituent un mécanisme intellectuel et visuel permettant de comprendre une période de profondes transformations. Le mythe cesse ainsi d'être un vestige du passé pour devenir un outil de réflexion capable d'aborder les questions politiques, identitaires, mémoriels et les nouveaux imaginaires urbains.
La proposition de la Sala Alcalá 31 confirme l'intérêt croissant des institutions pour une relecture de la production artistique espagnole récente dans une perspective historiographique plus large. En plaçant la mythologie au cœur de l'interprétation, l'exposition ne se contente pas de redécouvrir des œuvres emblématiques, mais invite également à reconsidérer la richesse conceptuelle d'une génération dont l'héritage continue d'influencer l'art contemporain.