L'église du monastère de Sant Esteve à Banyoles accueille jusqu'au 13 août L'Ombra. La città degli uomini , une installation monumentale de l'artiste et artisan banyolien Joan Crous (Banyoles, 1962), installé à Bologne depuis les années 1990. Fruit de plus de cinq années de travail, cette œuvre représente l'une des propositions les plus ambitieuses, personnelles et radicales de sa carrière. L'exposition est organisée par La Bombonera et la Fondation Lluís Coromina i Isern, avec le soutien du Conseil provincial de Gérone et la collaboration de bonart, une alliance institutionnelle qui permet la présentation de cette œuvre d'art grand format dans un lieu patrimonial aussi emblématique que le monastère de Banyoles.
L'œuvre, une vaste surface sculpturale de sept mètres de large sur quatre mètres de haut, est composée de 770 carreaux de pâte de verre, de terre et de milliers de fragments modelés dans des moules de sable. Sa force visuelle naît d'une profonde réflexion sur le bombardement de Guernica en 1937 et instaure un dialogue inévitable avec la mémoire éthique et visuelle de Guernica de Picasso, dans le contexte de la commémoration du prochain anniversaire de ce tragique épisode historique.

Photo : Yurian Quintanas
Cependant, Crous ne cherche pas à représenter la guerre ni à en reconstituer les horreurs de façon narrative. L'Ombre évolue sur un terrain bien plus subtil : cet espace fragile où la mémoire cesse d'être un récit pour devenir une trace, un sédiment, une matière. L'œuvre ne parle pas de l'explosion, mais du silence qui la suit ; elle ne montre pas l'événement, mais ce qui persiste après le passage du temps : les vestiges, les absences et les ombres.
Cette idée prend forme grâce à une technique développée par l'artiste lui-même, appelée « enveloppement », un procédé de fossilisation de la matière où objets abandonnés, fragments du quotidien, poussière, cendres et sédiments sont emprisonnés dans la transparence du verre. Privés de leur fonction première et souvent aussi de leur identité reconnaissable, ces éléments se transforment en témoins silencieux d'une époque qui s'efface.

Photo : Yurian Quintanas
La pratique artistique de Joan Crous se conçoit ainsi comme une véritable archéologie du présent. La mémoire n'est pas préservée par le document ou le récit, mais émerge directement de la matière : dans une fissure, une surface érodée, une forme qui conserve encore l'empreinte de ce qui a existé.
Poussière de verre, cendres, transparences et fractures parsèment l'installation. Tout semble témoigner d'une réalité en train de disparaître, mais la perte n'est jamais absolue. Sous une surface apparemment inerte, une présence minimale persiste, une mémoire latente qui résiste au passage du temps. C'est dans cette tension entre disparition et permanence que L'Ombre déploie sa dimension la plus émouvante : une méditation poétique sur la fragilité humaine et sur la capacité de la matière à conserver l'écho des vies qui l'ont traversée.