canal-mnactec-1280-150-v2

Des expositions

Trois cercles vertueux : Charo Pradas à la galerie Marc Domènech

La circularité hypnotique dans l'œuvre de Charo Pradas comme mode de contemplation et de recherche d'un centre de gravité permanent dans la peinture contemporaine.

Charo Pradas, ST, 1989.
Trois cercles vertueux : Charo Pradas à la galerie Marc Domènech

La galerie Marc Domènech enchaîne les succès. Ses expositions consacrées aux figures emblématiques de la contemporanéité l'ont érigée en bastion des valeurs artistiques intemporelles. Chaque nouvelle exposition le confirme. Les installations sont impeccables et l'atmosphère qui y règne est celle d'une contemporanéité maîtrisée, d'œuvres dont le temps a dépouillé le superflu, l'exubérant, pour les faire revivre avec sérénité. Des catalogues soignés accompagnent la visite, et un espace de lecture et de documentation est mis à disposition. On y trouve également un espace confortable pour s'asseoir, un aménagement de plus en plus indispensable dans les foires et les galeries pour mieux apprécier les œuvres et reposer son regard. À cette occasion, Charo Pradas (Terol, 1960) expose ses œuvres des années 1980 : quinze peintures et dix-huit dessins, sélectionnés par le galeriste Marc Domènech en personne.

Dans le Barcelone tumultueux des années 80, la peinture connaissait un nouvel élan. Je l'ai moi-même affirmé dans les pages de La Vanguardia avec un article intitulé « La pintura como espejo » (1984). Une époque que J.M. Bonet a fini par qualifier d'« années de la peinture ». Charo Pradas était liée, non pas formellement, mais par proximité – en tant que partenaire de Xavier Grau – à l'axe aragonais formé par José Manuel Broto et Gonzalo Tena, également originaires de Teruel. Ils formaient le groupe Trama, peintres formalistes, et défendaient les postulats théoriques du mouvement « Support-Surface ». Tous les artistes qui peignaient à cette époque fréquentaient la galerie Miguel Marcos, une référence incontournable pour comprendre ces années de la peinture.

  • Charo Pradas, ST, 1980.

"Un centre de gravité permanent"

Enrique Juncosa signe le texte introductif du catalogue et, avant même d'aborder le tableau, je tiens à souligner un point essentiel : la rencontre fructueuse entre le critique et l'artiste au fil des années. En 1993, avec le texte *Fractal Zoom* , en 2001 avec *Esfera Imagen* et aujourd'hui avec *Un centro de gravedad permanente *. Cette affinité est réciproque ; elle témoigne d'une continuité d'intérêts partagés et me semble particulièrement pertinente à une époque où tout est instrumentalisé, une ère de consommation et de gaspillage. Cette fidélité révèle une connaissance approfondie de l'œuvre de l'artiste et, en tant qu'interprète privilégié, nous offre des clés de lecture.

Le titre du texte d'Enrique pour le catalogue est déjà très révélateur ; il semble évoquer un phénomène qui les touche tous deux, mais aussi toute une génération. Je fais référence à la quête d' un centre de gravité permanent , en écho au célèbre thème musical de Franco Battiato dans ses « Échos de danse soufie ». L'exigence de nouveauté, la précipitation accélérée des médias, le fait souvent contradictoire, voire paralysant, du temps et de l'espace qui sont, par ailleurs, permanents. La culture postmoderne nous l'a fait vivre ainsi, d'une manière particulière et intense. La décennie des années quatre-vingt, période couverte par cette exposition, a été marquée par la loi de l'accélération esthétique et par une inévitable tendance à la précipitation. La séduction de l'éphémère postmoderne annonçait déjà la nécessité de mettre un terme, dans quelque chose de plus absolu et d'immobile, à la recherche d'une autre loi : la loi de l'immobilité et des principes fermes. La tradition permanente des valeurs symboliques de l'art, la tradition moderne elle-même, a besoin d'un centre de gravité permanent qui, malgré un mouvement constant, ne varie ni avec le temps ni avec les circonstances.

  • Charo Pradas, ST, 1985.

Le cercle statique

L'accélération et le retour à l'état initial sont représentés schématiquement par le cercle. C'est l'une des premières et principales sensations que nous éprouvent face aux peintures de Charo Pradas. Au fil des ans, Enrique Juncosa nous a fourni des clés d'interprétation fiables, aisément vérifiables par notre propre expérience. La circularité statique est confirmée par ce qu'écrivait Juncosa en 1993 à propos d'une peinture de Ch. P. : « le cercle devient aussi une spirale, image parfaite du dynamisme statique ».

Les couleurs ne sont jamais criardes, elles sont douces. Une douce enveloppe de formes et de couleurs. Elle y parvient grâce à des techniques mixtes, parfois des glacis, mais toujours sur toile. À l'inverse, dans ses dessins, elle recherche davantage de rondeur et applique l'huile sur papier, ce qui lui confère une onctuosité dense, très sombre, presque opaque, comme dans les œuvres numérotées de 27 à 40 du catalogue. Elle peint avec une sensualité manifeste ; les formes semblent être créées à la manière des calligraphies orientales, par des mouvements circulaires qui engagent pleinement le bras et le corps. La peinture planimétrique de Charo Pradas présente des profils définis, des lignes continues qui ne produisent pas d'ombres. J'ai le sentiment que ses formes, bien qu'occupant tout l'espace de la toile, ne cherchent pas à imposer leur présence : elles sont silencieuses.

  • Charo Pradas, Annonciation, 1988.

Le cercle hypnotique

Nous avons tendance à rechercher des similitudes dans le parcours d'un artiste, non pas comme un reproche, mais pour souligner la voie commune de la recherche au service de l'art. Les roses, les blanchâtres, les ocres et les gris correspondent à la douceur des formes ; les coups de pinceau sinueux créent des formes arrondies, organiques, tubulaires et, dans une certaine mesure, mandéliennes, des formes schématiques et des géométries douces, comme dans les œuvres 05, 06 ou 14 du catalogue. C'est en ce sens que je perçois une proximité avec Philip Guston, Terry Winters, Juan Uslé et Javier Puértolas, qui eux aussi abondent de microformes circulaires et biologiques, où ce qui est proche est perçu avec le même regard intense, presque cosmologique. Les peintures de Charo Pradas possèdent la même force hypnotique que les roto-reliefs de Marcel Duchamp. Cette circularité, cette géométrie pictorialiste, est basée sur le concept de réseaux et de mailles, une sorte de géométrie spiritualisée, non pas à la manière des artistes formalistes ou constructivistes, et encore moins de l'art optique, mais plutôt dans la tradition hermétique d'Hilma af Klint (1862-1944), récemment sortie de l'oubli par le Guggenheim de Bilbao.

Peut-être les cercles concentriques produisent-ils les mêmes effets hypnotiques inconnus, un état de conscience propice à l'accès au monde dissimulé derrière les formes. Juncosa écrit en 1993 à propos de Pradas : « Des spirales qui génèrent des résonances et des échos au pouvoir hypnotique, représentant à la fois l'ordre et le chaos. »

  • Charo Pradas, ST, 1989.

Le cercle vertueux

L'œil, à la fois cercle et ellipse, est le thème le plus évident de la peinture de Charo Pradas. Le mouvement circulaire, à l'instar des autres rotations, comme celle des étoiles ou telle que les danseuses soufies la concevaient, devient le premier et principal symbole de l'original. Il s'agit d'un cercle vertueux, au sens où l'entendaient Klint et ses quatre compagnes du groupe « Fem » ; elles et d'autres femmes visionnaires peuvent percevoir l'invisible, et celui-ci est toujours circulaire. Le mouvement circulaire, comme toute rotation, acquiert dans ces visions spirituelles l'image même de la divinité. Chez Platon, Socrate suggère que les premiers habitants de la Grèce considéraient les astres (soleil, lune, terre, ciel) comme des « dieux » (theos) car ils observaient leur mouvement perpétuel, leur « course » (theonta), dérivant ainsi le nom theos de leur nature de « course » ou de « flux » (thein). Toujours dans un cercle perpétuel. Ce rapport à l’intangible amène peut-être Juncosa à interpréter que Charo Pradas parvient à « la représentation de l’inreprésentable ». J’ai été frappé par cette phrase révélatrice.

Enrique Juncosa décrit les peintures de Charo Pradas comme faisant partie de ce que je considère comme les plus grandes réussites au service de l'art : des « visions intérieures »… « qui évoquent des techniques de méditation ou de contemplation »… et « le voyage intérieur comme une puissante voie d'accès à la connaissance du monde ». Yeux, lumière, structures et entrelacs, effets hypnotiques, circularité, organes-entrailles, cosmos et structures mandéliques, contemplation, énergies : autant de méthodes qui nous permettent d'entrer dans ce secret et nous incitent à trouver les clés paradoxales de ce qui ne peut être représenté et qui se meut dans un cercle infini.

thumbnail_arranzbravo. general 04-2014thumbnail_Centre Pere Planas nou 2021

Ils peuvent vous
intéresser
...

banner-bonart