Chaque île implique séparation, mais aussi relation. Son statut de territoire délimité n'annule pas les liens avec ce qui se trouve de l'autre côté, mais les rend au contraire plus visibles. De cette tension entre isolement et interdépendance naît Illa ignorada (Île ignorée ), une exposition présentée par le CGAC à son premier étage jusqu'au 12 février 2027, après son vernissage le 12 juin 2026. Sous le commissariat de Sara Donoso, l'exposition propose une interprétation de la création artistique comme exercice de résistance et de questionnement, faisant de l'intime, de l'espace privé et des circonstances entourant l'individu des points de départ pour penser le territoire commun.
Le titre lui-même est tiré d ’« Illa ignorada » , le texte de Gloria Fuertes qui a donné son nom à son premier recueil de poèmes. La métaphore de l’île sert ici à envisager la voix poétique comme un espace intime, apparemment isolé et séparé du monde extérieur, mais capable simultanément de se projeter vers une dimension spirituelle et critique. Le CGAC transpose cette image dans le domaine des arts visuels pour soulever une question fondamentale : dans quelle mesure l’expérience individuelle, loin de constituer un territoire clos, peut-elle devenir un chemin vers des expériences partagées ?

Abel Azcona : « Long essai au présent sur le droit de ne pas être né et autres dérives », 2024. Collection CGAC.
L'exposition réunit une sélection d'œuvres issues de la collection du CGAC, acquises pour la plupart ces dernières années. Un élément confère au projet une dimension particulière : aucune des pièces sélectionnées n'avait été exposée au centre auparavant. L'exposition propose ainsi une nouvelle interprétation de la collection et offre l'opportunité de présenter un ensemble d'œuvres jusqu'alors exclues du parcours muséal.
Parmi les artistes participants figurent Alberto Ardid, Abel Azcona, Vicente Blanco, Andrea Costas, Caxigueiro, Amparo Garrido, Regina Giménez, Fina Mantiñán, Juan Carlos Meana, Antoni Muntadas, Sonia Navarro, Iñigo Royo, Luis Seoane, María Elena Montero, Regina Silveira et Ariadna Silva Fernández. La diversité des approches et des langages artistiques permet un voyage dans lequel les expériences individuelles se transforment progressivement en questions sur la manière dont nous habitons, représentons et partageons le monde.

Luis Seoane et María Elena Montero : « Un séga », v. 1979. Collection CGAC
Le parcours se déploie en trois actes, que l'on peut interpréter comme un glissement progressif entre soi et l'autre. Le premier explore le domaine de l'expérience intime : désirs, aspirations, vulnérabilité du corps et processus par lesquels chacun construit son identité. L'intimité n'apparaît ici pas comme un espace hermétique, mais comme un territoire propice à la création de liens avec autrui. Ce qui semble d'abord strictement personnel se révèle être une expérience partageable, précisément parce qu'elle reflète des angoisses, des peurs et des désirs qui s'inscrivent aussi dans une dimension collective.
Le deuxième acte introduit une zone d'incertitude. L'espace devient liminal et l'exposition déplace l'attention vers la construction de l'image et sa capacité à influencer notre perception. La représentation cesse d'être perçue comme un miroir neutre de la réalité et devient l'un des mécanismes par lesquels cette réalité est configurée. Les images sélectionnent, ordonnent, dissimulent et mettent en valeur ; elles construisent des récits et conditionnent notre interprétation du monde qui nous entoure. La question de ce que nous voyons en amène inévitablement une autre : qui décide de la manière dont cela doit être vu ?
Cette réflexion nous amène au troisième acte, où les œuvres explorent l'environnement immédiat des artistes. Le territoire apparaît alors comme une construction façonnée par les affections, les conflits, les affinités et les rejets. Les projets réunis dans cette partie de l'exposition puisent leur source dans des contextes familiers afin de révéler leurs préférences et leurs aversions, et d'identifier les imaginaires qui contribuent à la configuration d'un espace jamais exclusivement physique.

Antoni Muntadas : « Projets » / « Propositions », 1971-1980.
Ainsi, Illa Ignorada propose un parcours de l'intériorité au territoire sans établir de frontière rigide entre les deux. Corps, identité, image et espace s'inscrivent dans un même réseau de relations où le privé acquiert une dimension publique et où l'individu révèle des structures partagées. L'exposition suggère que l'introspection ne signifie pas nécessairement se couper du monde : elle peut aussi être une manière de le comprendre.
La métaphore de Gloria Fuertes prend ici une nouvelle résonance. L'île représente non seulement la solitude ou l'isolement, mais aussi la possibilité de tisser des liens avec le monde extérieur depuis un lieu unique et singulier. Chaque individu est, d'une certaine manière, un territoire singulier, et pourtant nul n'existe indépendamment des autres. L'identité se construit en relation aux autres, tout comme les territoires acquièrent du sens à travers les personnes qui les habitent, les traversent et les imaginent.
À travers des œuvres inédites, la collection du CGAC se présente comme une archive ouverte à de nouvelles interprétations. « Illa Ignorada » (Île ignorée) ne se contente pas d’exposer des pièces, mais cherche également à tisser des liens entre elles, susceptibles de susciter des interrogations sur notre rapport au monde. Entre intimité et collectif, entre image et ce qu’elle prétend représenter, entre individu et territoire, l’exposition métamorphose la collection en un espace de transition.