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Des expositions

La couleur d'un souvenir qui traverse l'Atlantique

Pano d’Obra Bicho (Woman’s Shawl), early to mid 1900s. Mary Ann Lippitt Acquisition Fund. RISD Museum, Providence, RI.
La couleur d'un souvenir qui traverse l'Atlantique
bonart providence - 18/09/26

Certaines couleurs cessent d'être purement visuelles et deviennent une forme de savoir. L'indigo appartient à cette catégorie. Son bleu profond, obtenu à partir d'une teinture naturelle utilisée dans le textile depuis des siècles dans différentes régions du monde, est associé à des notions de protection, de guérison et d'identité, mais aussi à une maîtrise technique extraordinaire et à une mémoire culturelle qui a survécu aux déplacements, aux échanges et aux transformations historiques.

Cette dimension matérielle et symbolique est au cœur de l’exposition « Tissu de la Terre : Indigo, Cap-Vert et Savoirs d’Afrique de l’Ouest », présentée par le musée RISD de Providence du 1er août 2026 au 28 mars 2027. L’exposition réunit des textiles et des vêtements teints à l’indigo issus des collections du musée, ainsi que diverses pièces contemporaines d’Afrique de l’Ouest, prêtées par Maria Tavares, membre de la communauté locale et originaire des îles du Cap-Vert. Bien plus qu’une simple exploration d’une technique artisanale, l’exposition présente l’indigo comme un vecteur de transmission du savoir et un point de rencontre entre des territoires séparés par l’océan.

Au cœur de la visite se trouve un panu di terra , expression capverdienne signifiant littéralement « tissu de la terre ». Il s'agit d'un textile complexe, tissé à la main, dont la signification dépasse ses qualités formelles. Ses motifs renferment des histoires de mémoire culturelle, de résistance et de renouveau, tandis que ses liens avec d'autres textiles révèlent comment certaines techniques, formes et significations ont circulé au sein des communautés africaines au fil du temps. Le textile devient ainsi une sorte d'archive matérielle : un objet capable de préserver un savoir qui n'a pas toujours été transmis par écrit.

L'histoire du panu di terra est intimement liée à la place qu'occupait l'archipel du Cap-Vert dans les réseaux commerciaux atlantiques. Durant la seconde moitié du XVIe siècle, ce dernier était une colonie portugaise et un point de passage stratégique entre l'Afrique de l'Ouest, l'Europe et les Amériques. Marchandises, personnes réduites en esclavage et textiles de coton teints à l'indigo, dont le panu di terra , transitaient par ses routes commerciales, du Cap-Vert vers différents points de la côte africaine, du Sénégal à la Sierra Leone. L'exposition explore ces liens pour démontrer que les textiles n'étaient pas de simples objets d'échange, mais aussi des vecteurs de techniques, de symboles et de modes de compréhension du monde.

L'histoire de l'indigo nous permet ainsi d'élargir notre perspective au-delà des frontières géographiques. À plus de 3 000 kilomètres du Cap-Vert se trouve Kano, au Nigéria, un autre grand centre historique de production et de teinture textile sur le continent africain. Ces deux territoires sont liés par la culture de l'indigo, la fabrication de tissus et des réseaux commerciaux qui sillonnaient l'Afrique bien avant que les frontières actuelles n'établissent de nouvelles divisions territoriales.

Pour Maria Tavares, éducatrice et collectionneuse capverdienne, ces relations ont pris une dimension personnelle grâce à ses amitiés avec des Nigérians et à ses visites répétées aux anciennes teintureries de Kano. Elle y a reconnu certaines caractéristiques des tissus indigo portés par les femmes de la communauté Badiu de Santiago, dans les textiles nigérians. Cette comparaison révèle une culture matérielle partagée qui relie différentes communautés le long de la côte atlantique africaine et nous permet de comprendre l'indigo non comme une tradition isolée, mais comme partie intégrante d'une vaste géographie du savoir.

À cette dimension africaine s'ajoute une autre histoire marquée par la mobilité. Dès le XIXe siècle, de nombreux Capverdiens ont émigré volontairement vers le Massachusetts et le Rhode Island à bord de baleiniers, en quête de nouvelles perspectives dans un contexte marqué par la sécheresse, la famine et les difficultés du régime colonial. Ces migrations ont contribué à l'établissement d'une communauté capverdienne qui, au fil des générations, est devenue l'une des plus importantes au monde en dehors de l'archipel. Le fait que l'exposition soit présentée précisément à Providence lui confère une signification nouvelle : le musée devient un lieu où les trajectoires historiques de l'Atlantique convergent vers un territoire où la culture capverdienne demeure une composante essentielle du tissu social.

Cloth of the Earth propose ainsi d'envisager l'indigo sous un angle mêlant histoire, anthropologie, artisanat et mémoire. Le bleu cesse d'être une simple couleur, révélant un réseau complexe de relations entre territoire, savoir et communauté. Chaque textile évoque les matières premières, les procédés et les compétences, mais aussi les déplacements de population, les échanges culturels et les stratégies de pérennisation.

En ce sens, le panu di terra revêt une importance particulière au sein de l'exposition. Son statut d'objet tissé et teint à la main évoque une tradition préservée de génération en génération, même lorsque les communautés qui la pratiquaient ont dû se déplacer ou s'adapter à de nouvelles circonstances. Le tissage constitue une forme de résistance silencieuse : un moyen de maintenir vivant un savoir-faire face aux transformations du monde environnant.

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