Ralph Bernabei, artiste, peintre et sculpteur new-yorkais, nous offre sans cesse matière à réflexion ; il l’a fait avec Art and Connection , Thoughts Like Clouds , Quietud , Art Unites , etc. Sans oublier sa revue Outer Horizons , et il nous surprend à nouveau avec cette exposition à la galerie Horizon de Colera. Cette expression anglaise évoque un regard vif et perçant, capable de saisir l’instant. Lorsque l’art se fond dans le regard lui-même, il atteint son apogée.
Le regard même de Ralph Bernabei est « aperçu » ; il le porte de côté, il est fulminant, direct, rapide, capable de « scanner » la réalité en une seconde. Ce geste de vision pourrait être anecdotique, circonstanciel, mais il ne l’est pas ; au contraire, c’est un concept intimement lié à l’art et à son art.
La peinture et la sculpture sont des arts du regard, d'où l'importance capitale de ce concept en tant que catégorie esthétique. J'ai souvent défendu la nécessité d'une contemplation détendue, frontale et sereine de l'œuvre d'art, par opposition au rythme rapide et délibéré de la visite d'une exposition. Nous cherchons seulement à identifier mentalement le sujet de l'œuvre, et c'est tout. C'est pourquoi il peut sembler contradictoire de vanter la rapidité, l'instantanéité, le regard furtif comme des vertus. Cela mérite une explication.

Le regard attentif est fondamental, il est la base de la compréhension et de la contemplation. Ralph Bernabei lui-même agit ainsi, recherchant le temps du silence quand il le souhaite. Mais la sérénité contemplative, le temps imparti, ne suffisent pas à Ralph Bernabei, et c'est pourquoi l'instant surgit, ce regard fugace capable de saisir l'essence d'un chemin en un instant. Son œuvre est un geste pur, une posture corporelle, une lumière, le mouvement de l'air ne peuvent être saisis que dans cet état de vigilance attentive. Ce qui est fondamental apparaît et disparaît en un instant et ne peut être saisi que par l'intuition visuelle. Alors que dans le calme et l'immobilité, nous voulons l'atteindre et l'interpréter, nous le désignons ici et là. « En un coup d'œil » semble nous dire que ce que nous avons vu nous possède avant même que nous puissions l'interpréter. La perception pure agit avant la conceptualisation. Dans ce bref instant d'inattention, nous sommes capables d'intuiter ce que nous avons vu et il n'est pas nécessaire de le rationaliser.
D'une certaine manière, c'est comme voir un éclair ou un fantôme. Cette façon de ne pas tout dévoiler, de recueillir des indices, est ce qui nous donne accès à l'absolu, à ce qui nous dépasse, à l'inconnu.

Cette instantanéité de Ralph Bernabei a été magnifiquement saisie dans une photographie de Mireia Rodó, utilisée pour l'affiche de l'exposition par le graphiste Frido Steinen-Broo. On y perçoit l'impression fugace d'une ombre, on devine un mouvement : celui de l'artiste lui-même, saisi dans un geste fugace par l'œil de la photographe. Elle a exercé son regard, un regard furtif sur l'instant sublime du geste, et l'a figé d'une manière troublante. Il se meut dans son immobilité.
C'est l'image qui convient aux peintures de Ralph Bernabei, abstraites et gestuelles, qui génèrent des formes que l'on a envie d'interpréter. C'est une erreur. Elles doivent être perçues intuitivement et immédiatement, instaurant une distance entre l'œuvre et le spectateur.
Ralph Bernabei capture ce fragment de temps et le fixe. Ce qui est fugace cesse d'exister, seule subsiste une impression visuelle éphémère qui s'imprègne dans le papier. Un arôme, une saveur, une personne qui passe ou la perception d'une lumière est une « aura » passagère que l'espace et les choses ont laissée en nous. Les œuvres apparaissent, nous surprennent, nous ne les comprenons pas rationnellement, elles disparaissent et nous les conservons en mémoire, à la manière du souvenir « proustien » du temps, lié au goût d'un muffin imbibé de thé.

Peut-être, sans le vouloir, Ralph Bernabei a-t-il fait naître en nous le besoin d'un regard critique fondé sur l'instant présent ; on pourrait envisager un essai sur l'expérience esthétique basé sur l'idée d'« aperçu ».
Chaîne de moments
La polyvalence de Ralph Bernabei lui permet de travailler avec la même rapidité aussi bien la peinture que la sculpture. Un lien indissociable se tisse entre elles, comme les maillons d'une chaîne noircie par la fumée. La sculpture interroge l'espace, le met en valeur. Le souci de RB de travailler simultanément sur toutes les dimensions spatiales est manifeste, passant du plan au volume tout en préservant la connexion entre elles. Parfois, des formes libres émergent, détachées du mur qui les a engendrées. Des sculptures murales, dépouillées de tout, nues, essentielles. Des structures en bois, qu'il pose parfois par-dessus comme des présences immuables. Il est fasciné par le travail sur toutes les dimensions de l'espace. Le plan du mur, le sol, le plafond d'une pièce, tout l'intéresse.

La forme sculpturale de Bernabei obéit au contraste d'un art essentialiste, d'une pureté formelle et spiritualisée. Elle recherche la même force que celle que l'on trouve dans la spontanéité de la nature. De là naît le geste dans sa peinture. Un autre dialogue se dessine sur le même principe, cette fois entre geste, gribouillage et structure. Ses œuvres picturales, composées de traits calligraphiques et gestuels, émergent du mur. Ce sont des œuvres picto-sculpturales qui se détachent du mur ou, parfois, se trouvent posées au sol. Ces gestes informels contrastent avec les structures de la géométrie invisible qui les sous-tend. Entre l'empreinte expressive, intuitive et vitale et l'ordre. Le mur semble le destin inévitable d'une œuvre bidimensionnelle, mais ces peintures, réalisées de traits picturaux, calligraphiques et gestuels, aspirent à quitter le plan du mur et à s'approcher physiquement du spectateur.
La philosophie artistique de Bernabei, telle qu'elle se manifeste dans cette cérémonie de retrouvailles, témoigne de l'importance qu'il accorde aux valeurs d'unité. Toutes ses œuvres partagent l'idée d' « entre » , de connexion , d'union . L'image la plus éloquente en est celle des maillons d'une chaîne. Dans son travail transparaît un désir constant : parvenir à un art humaniste qui favorise le rapprochement et la connexion. L'art unit.