La peinture d'Albert Aparicio ne résout pas l'énigme, mais la préserve. Vingt ans après avoir présenté Traces à la Fondation Valvi, l'artiste revient dans ce lieu avec Origen , une exposition qui peut être perçue comme un retour, mais aussi comme un nouveau regard sur des questions qui, loin d'avoir trouvé une réponse, n'ont fait que se complexifier.
Le titre recèle déjà un paradoxe. « Origine » semble renvoyer à un point de départ, à un moment inaugural, mais chez Aparicio, l’origine n’est pas nécessairement un commencement. Elle est une zone de retour, un espace mental où l’on se replonge pour revisiter formes, atmosphères et intuitions. La peinture devient ainsi une forme de mémoire sans récit, dans un espace où passé et futur cessent d’être des catégories opposées et se confondent dans un présent suspendu.
Ce sentiment transparaît particulièrement dans les formes biomorphiques qui apparaissent dans ses œuvres. Difficiles à classer, elles évoquent des présences, des organismes ou des fragments d'organismes qui semblent dans un état intermédiaire : à demi formés, sur le point de disparaître ou attendant simplement une transformation. Leur indéfinissabilité ne tient pas à un manque de concrétude, mais fait précisément leur force. Aparicio se refuse à les réduire à des symboles figés et leur laisse une certaine opacité, comme si elles appartenaient à un monde antérieur à leur identification.

En parallèle, les paysages architecturaux introduisent une dimension apparemment opposée. Là où les formes biomorphiques évoquent la croissance, la mutation et la vie, les architectures apparaissent nues, silencieuses et inhabitées. Ce sont des espaces qui pourraient être des ruines, mais aussi des constructions inachevées ; des vestiges d’un monde disparu ou des scénarios possibles d’un avenir encore à venir. Cette ambiguïté temporelle constitue l’un des aspects les plus évocateurs de l’exposition.
Les architectures d'Aparicio ne fonctionnent donc pas comme des paysages urbains reconnaissables. Ce sont des structures mentales. L'absence de figures humaines accentue le sentiment d'être face à un monde qui existe hors de notre présence. Les murs, les volumes et les espaces vides acquièrent une qualité à la fois quasi archéologique et futuriste. Ce qui semble être une ruine peut aussi être un projet ; ce que nous interprétons comme un vestige du passé peut receler la possibilité d'un nouveau départ.
Cette suspension temporaire rapproche l’œuvre d’Aparicio de la tradition de la peinture métaphysique. Mais plutôt que d’en reproduire les codes, l’artiste adopte une attitude : la conviction qu’une image peut se révéler précisément lorsqu’elle cesse de vouloir s’expliquer. Dans ce territoire, la peinture n’illustre pas d’histoire ni n’offre de réponse narrative. Elle construit une atmosphère capable de provoquer un sentiment d’étrangeté face à ce que, apparemment, nous savons déjà.
La référence à Giorgio Morandi est particulièrement significative. Aparicio partage avec le peintre italien une conception de la peinture comme une approche lente des choses et, surtout, une volonté de ne pas épuiser leur signification. Chez Morandi, les objets du quotidien acquéraient une densité quasi métaphysique grâce à de subtiles variations de forme, de lumière et de tonalité. Chez Aparicio, ce même désir de contenu se déplace vers des formes organiques et des espaces architecturaux qui semblent exister dans une réalité parallèle.

La lumière est un instrument fondamental de cette construction. Loin de se contenter de décrire les volumes, elle détermine la qualité émotionnelle des scènes. Le rapport entre les zones éclairées et les ombres contribue à transformer les figures et les architectures en présences spectrales, comme baignées d'une lumière émanant moins d'un extérieur précis que d'un temps intérieur. La couleur participe également à cette stratégie de confinement : au lieu de rivaliser avec les formes, elle les accompagne et les place dans une atmosphère d'un calme troublant.
Aparicio travaille ainsi par synthèse. Il élimine ce qu'il considère comme accessoire jusqu'à ne conserver que les éléments nécessaires à la tension de l'image. Mais cette économie formelle ne conduit pas à une peinture froide. Au contraire, la réduction permet à chaque forme d'acquérir une plus grande charge perceptive. Une ouverture, une ombre, une surface ou une ligne d'horizon peuvent devenir des événements picturaux parce que l'artiste a délibérément réduit le bruit qui les entoure.
En ce sens, Origène instaure un dialogue évident avec Traces , mais non pas comme une simple reconstitution du passé. Si, dans cette exposition, la trace pouvait être comprise comme un geste de recherche, cette même idée réapparaît ici transformée. La trace demeure une manière d'approcher l'inconnu, mais les œuvres actuelles semblent s'intéresser avant tout à ce qui se produit après ce premier geste : ce qui subsiste lorsque la forme commence à acquérir une présence tout en conservant une part irréductible de mystère.
C’est ici que la notion d’origine prend toute sa dimension. Il n’y a pas de point zéro, pas de réponse définitive quant à la provenance de ces figures ou à la destination de ces paysages. Il y a plutôt une succession d’états intermédiaires. La peinture d’Aparicio habite cet espace de transition, où quelque chose cesse d’être ce qu’il était sans être encore devenu autre chose.