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Des expositions

Un musée empreint de nostalgie, où collectionner, c'est aussi se souvenir

Ben, Le magasin de Ben. 1958-1973 © Ben Vautier / ADAGP, Paris 2026. Image © Lyon MBA - Photo Antoine Guerrier.
Un musée empreint de nostalgie, où collectionner, c'est aussi se souvenir
bonart lyon - 12/09/26

Il existe des objets qui semblent indignes d'une place au musée : pierres, racines, masques, photographies, jouets, objets trouvés, ustensiles du quotidien, papiers, petites raretés, ou encore des pièces en apparence insignifiantes. Pourtant, lorsqu'on décide de les préserver, de les rassembler et d'établir un lien entre eux, ils cessent d'être de simples objets et deviennent les fragments d'une histoire. Ce glissement, en apparence anodin, est le point de départ de Musée sentimental , une exposition co-organisée par le Musée des Beaux-Arts de Lyon et le Centre Pompidou, qui explore l'une des pratiques les plus fécondes et les moins innocentes de l'art des XXe et XXIe siècles : la collection comme outil de création.

L’exposition, présentée au Musée des Beaux-Arts de Lyon en collaboration avec le Pôle des musées d’art de Lyon – le Musée des Beaux-Arts et le Musée d’art contemporain – et le Centre Pompidou, réunit des œuvres issues de ces trois institutions publiques et construit un récit autour des démarches singulières entreprises par près de soixante artistes et collectifs pour collectionner, accumuler, classer et présenter des objets. Elle explore l’histoire des relations affectives que nous tissons avec les choses et la manière dont ces relations peuvent transformer notre regard.

Car collectionner n’est jamais un acte totalement neutre. Toute collection implique un choix, une exclusion, une manière particulière d’appréhender le monde. Un objet isolé peut paraître insignifiant ; réuni à d’autres, il acquiert une nouvelle histoire. Dans ce processus, le musée cesse d’être un simple lieu de conservation et devient un espace de mémoire, d’imagination, voire de désir. Musée sentimental se situe précisément dans ce territoire ambigu où le document peut devenir un fétiche, la mémoire un matériau artistique, et le quotidien une forme de poésie.

Le titre même de l'exposition évoque une double généalogie. Deux salles introductives présentent au visiteur deux antécédents en apparence disparates, unis par un désir commun de substituer à la connaissance purement rationnelle une expérience fondée sur l'émotion. D'une part, Alexandre Lenoir, conservateur chargé, à partir de 1791, de la collection abritée au couvent des Petits-Augustins, où il rassembla des sculptures religieuses confisquées pendant la Révolution française et créa le Musée des monuments français. Son projet introduisit une dimension sentimentale dans la conception du musée, l'ancrant non seulement dans l'étude, mais aussi dans la force évocatrice des objets.

Le second point de référence est bien plus proche de l'art moderne et contemporain : le Musée sentimental, conçu par Daniel Spoerri et présenté pour la première fois en 1977 au Centre Pompidou. À l'opposé du musée conçu comme un espace de classification et d'autorité, Spoerri imaginait un lieu fondé sur la libre association, l'émotion et l'imagination. Les objets pouvaient être choisis pour des raisons personnelles, anecdotiques ou émotionnelles et, une fois réunis, donnaient naissance à de nouveaux récits. Le musée devenait ainsi une sorte d'autobiographie faite d'objets.

  • André Breton, Mur de l'atelier d'André Breton, 1922-1966, ©ADAGP, Paris, 2026. Image © Lyon MBA - Photo Antoine Guerrier.

Cette idée imprègne toute l'exposition. L'une des contributions les plus importantes provient précisément de la collection du Centre Pompidou, qui permet aux visiteurs de découvrir des œuvres difficiles à prêter et d'une importance historique particulière. Parmi elles, Le Magasin de Ben (1958-1973), conçu par Ben comme un véritable espace d'accumulation où écriture et objets coexistent, formant une sorte de sculpture totale et évolutive. L'œuvre remet en question les frontières traditionnelles entre installation, archive, magasin, collection et vie quotidienne : tout peut y entrer car tout peut devenir matériau artistique.

Le célèbre Mur de l'atelier d'André Breton (1922-1966), fidèle reconstitution du mur de l'atelier du poète surréaliste, revêt également une importance capitale. Objets océaniens et précolombiens, masques, pierres, racines et art populaire coexistaient dans cet univers domestique métamorphosé en constellation. Breton ne semblait pas ordonner le monde ; il établissait plutôt des correspondances entre des éléments apparemment sans lien. Sa collection était, en réalité, une forme de pensée surréaliste. À l'opposé de la classification scientifique, il proposait une association poétique.

Au Musée d'art contemporain de Lyon, l'exposition intègre d'autres démarches tout aussi singulières. Les Mannequins impurs d'Henri Ughetto, conçus depuis les années 1970, naissent d'une préoccupation presque paradoxale : construire des corps de substitution capables d'échapper à la décomposition organique. Dans ce cas précis, la collection et l'accumulation sont liées à la fragilité du corps et au désir de préserver ce qui est inévitablement voué à disparaître.

L'œuvre « Weird Family » (2015-2026) de Sylvie Selig ouvre une nouvelle perspective. Ses sculptures-personnages naissent d'objets chinés et acquis çà et là, construisant un univers peuplé de créatures qui mêlent autobiographie, souvenirs et références aux contes pour enfants. Ce qui pourrait sembler une collection d'objets arbitraire se métamorphose en une famille imaginaire. L'artiste transforme l'accumulation en récit et l'objet trouvé en personnage.

Issu des collections du Musée des Beaux-Arts de Lyon, Hotel Andromeda (1954) de Joseph Cornell est l'une des petites boîtes que l'artiste concevait comme de véritables « théâtres de la mémoire ». Ses œuvres, qui évoquent les anciens cabinets de curiosités, renferment des univers entiers dans quelques centimètres. Photographies, fragments, images et objets acquièrent une dimension poétique nouvelle à l'intérieur de la boîte. Cornell démontre ainsi qu'une collection n'a pas besoin d'être monumentale pour être infinie : il suffit que chaque élément suscite un souvenir ou ouvre une perspective narrative.

L’exposition présente également une vingtaine de sculptures d’Étienne-Martin qui dialoguent avec Mur du temps (1963-1995), reconstitution d’une partie du mur de son atelier, exposée ici pour la première fois. L’atelier apparaît ainsi non comme un simple espace de travail, mais comme un réceptacle d’une existence artistique. Le temps s’imprègne des objets, des matériaux et des traces d’une pratique qui transforme l’espace personnel en archive.

La tournée rassemble des noms aussi divers que Art&Language, Delphine Balley, Ben, Christian Boltanski, George Brecht, André Breton, Marcel Broodthaers, Mark Brusse, Joseph Cornell, Erik Dietman, Philippe Droguet, Marcel Duchamp, Étienne-Martin, Hans-Peter Feldmann, André Félix, Hervé Fischer, Christian Jaccard, Géraldine Kosiak, Laura Lamiel, La « S » Grand Atelier, André Masson, Annette. Messager, Jean-Luc Moulène, Gabriel Orozco, Jean-Luc Parant, Jean-Pierre Raynaud, Pierre Révoil, Fleury Richard, Sarkis, Max Schoendorff, Sylvie Selig, Daniel Spoerri et Henri Ughetto.

L'étendue de cette liste révèle que la collection d'art ne se cantonne pas à une seule tradition. Elle peut être surréaliste, conceptuelle, autobiographique, anthropologique, obsessionnelle, humoristique, voire thérapeutique. Elle peut naître du désir de préserver ce qui a été perdu ou, à l'inverse, de transformer ce qui a été trouvé en quelque chose de nouveau. Dans tous les cas, un même élan anime la collection : soustraire certains fragments au flux indifférencié du réel et leur offrir une seconde vie.

C’est là que réside une grande partie de l’attrait du Musée sentimental . L’exposition ne se contente pas de présenter des artistes collectionneurs d’objets ; elle nous invite à réfléchir à ce qui se passe lorsqu’une personne décide qu’un objet mérite d’être préservé. Dans ce geste apparemment anodin se trouve l’une des racines du musée, mais aussi l’une des opérations fondamentales de l’art contemporain : porter son regard sur ce qui passe habituellement inaperçu et découvrir que, derrière chaque objet, une histoire peut se cacher.

Il en résulte un musée au sein du musée, mais aussi quelque chose de plus intime : une cartographie des affections construite à partir d’objets. À l’opposé de la solennité des collections institutionnelles, le Musée sentimental défend la possibilité de collectionner au gré des souvenirs, du hasard et du désir. Vitrines, boîtes, sacs, accumulations et assemblages cessent d’être de simples dispositifs de présentation et deviennent des espaces où les objets semblent conserver l’écho des vies qui les ont marqués.

Le projet est co-organisé par Sophie Duplaix, conservatrice en chef des collections contemporaines du Centre Pompidou-Musée national d'art moderne ; Sylvie Ramond, directrice générale du Pôle des musées d'art MBA I macLYON et directrice du Musée des Beaux-Arts de Lyon, ainsi que conservatrice en chef du patrimoine ; et Isabelle Bertolotti, directrice du Musée d'art contemporain de Lyon et conservatrice en chef du patrimoine.

En définitive, Musée sentimental pose une question aussi simple que profonde : pourquoi conservons-nous les objets que nous conservons ? Peut-être parce que certains objets résistent à l’oubli. Peut-être parce qu’une part de nous-mêmes y demeure. L’art, en les réunissant, ne fait qu’amplifier cette capacité de mémoire.

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