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Des expositions

L'empreinte du coup

Juan Gris, Guitarra, libro y periódico, 1920 (Fundación Mapfre).
L'empreinte du coup
bonart donosti - 04/09/26

Il y a dans le dessin quelque chose de radicalement contemporain. Avant même de devenir une œuvre d'art, avant d'acquérir un discours, une technique ou une place dans l'histoire de l'art, le dessin est un geste. Un trait qui apparaît sur le papier, une correction, une interruption, une tache. Une manière de penser avec la main. L'ouvrage « Dessiner la modernité (1864-1968) » part précisément de cette condition essentielle pour reconquérir un territoire longtemps relégué au second plan au profit de la peinture et de la sculpture.

L’exposition, présentée au musée San Telmo jusqu’au 27 septembre 2026, réunit environ 160 œuvres issues des collections de la Fondation MAPFRE et du musée. Elle propose non seulement un parcours chronologique, mais aussi une exploration de l’évolution du regard moderne à travers une discipline qui nous permet d’observer, peut-être mieux que toute autre, le processus de construction d’une image.

Le dessin possède une qualité qui le distingue des autres formes d'art : sa proximité avec la pensée. Il est immédiat, vulnérable et, souvent, porte encore les traces des doutes de l'artiste. Comparé à l'œuvre achevée, le papier peut révéler les tâtonnements, les recherches, voire l'abandon. Dès lors, contempler ces dessins revêt une dimension intime : le spectateur s'approche non seulement de ce que l'artiste a voulu représenter, mais aussi de la manière dont il a tenté d'y parvenir.

Du studio à l'espace de travail

Pendant une grande partie de l'histoire de l'art, le dessin était perçu avant tout comme une préparation, un outil auxiliaire pour construire une peinture, étudier une composition ou répéter une figure. Mais cette conception a commencé à se transformer radicalement à la fin du XIXe siècle, lorsque de nombreux artistes ont commencé à accorder au papier une autonomie qu'il n'avait pas toujours eue jusque-là.

L'exposition nous permet de suivre cette évolution. Le dessin cesse peu à peu d'être un simple instrument et devient un espace d'expérimentation. Le trait ne doit plus nécessairement mener à une autre œuvre : il peut être l'œuvre elle-même.

Ce changement est essentiel pour comprendre la modernité du dessin . La modernité artistique ne se limite pas aux grands manifestes, aux ruptures stylistiques ou aux nouvelles formes de représentation. Elle se manifeste aussi dans la manière dont l'artiste modifie son rapport au papier : dans sa façon d'observer, de synthétiser, de déformer ou d'éliminer.

Les œuvres de Mariano Fortuny, Joaquín Sorolla, Juan Gris, Maruja Mallo et Pablo Picasso , parmi d'autres noms liés à la collection de la Fundación MAPFRE, permettent de retracer ce processus. À leurs côtés apparaissent des figures essentielles du modernisme international telles qu'Edgar Degas, Auguste Rodin et Egon Schiele , artistes pour qui le dessin était bien plus qu'un simple exercice préparatoire.

Chez Degas, le trait saisit le mouvement avec une précision quasi instantanée. Chez Rodin, le corps se dissout et se reconstruit par des coups de pinceau qui semblent rechercher l'énergie plutôt que le contour. Chez Schiele, le trait acquiert une tension presque physique, capable de métamorphoser le corps en une expression psychologique. Autant d'approches différentes, mais qui partagent une même intention : faire du dessin un langage autonome.

Une modernité également basque

Le dialogue s'élargit avec une sélection d'œuvres de la collection du Musée San Telmo. Parmi eux se trouvent des personnalités clés pour comprendre l'évolution de l'art basque et ses relations avec les mouvements modernistes, comme Ignacio Zuloaga, José María Sert, Joaquín Sorolla, Aurelio Arteta, Nicolás Lekuona, María Paz Jiménez et Mari Puri Herrero.

Cette seconde sélection évite à l'exposition de se réduire à une simple succession de grands noms internationaux et permet d'introduire d'autres perspectives, d'autres contextes et d'autres manières d'appréhender la transformation artistique. La modernité, en ce sens, n'apparaît ni comme un phénomène exclusivement parisien, ni comme une histoire écrite uniquement à partir des grands centres artistiques européens.

  • Juan Barrade, Zingaras, 1917 (Fondation Mapfre).

Le dialogue entre les deux collections est l'un des aspects les plus intéressants de l'exposition. Aux côtés d'artistes de renom, des œuvres moins connues y figurent, suscitant un intérêt différent. Certaines se distinguent par leur virtuosité technique ; d'autres, par leur valeur documentaire ; d'autres encore, tout simplement, parce qu'elles révèlent une sensibilité qui mérite d'être redécouverte.

C’est précisément là que l’exposition acquiert une dimension critique : elle ne se limite pas à présenter une collection de dessins, mais nous invite à nous interroger sur les œuvres que nous avons appris à considérer comme centrales et celles qui sont historiquement restées en retrait.

La fragilité comme valeur

Par ailleurs, un paradoxe est au cœur de cette exposition : le dessin est sans doute l’une des formes d’expression artistique les plus dépouillées et, en même temps, l’une des plus difficiles à préserver.

Le papier est sensible à la lumière, à l'humidité, aux manipulations et au temps. Sa fragilité impose de limiter les conditions de son exposition et rend chaque présentation publique de ces œuvres nécessairement exceptionnelle. Là où une peinture peut dominer visuellement une pièce, un dessin exige une approche différente : un regard plus attentif, plus lent et plus concentré.

C’est peut-être pour cela que la découverte de ces œuvres procure une sensation de calme si particulière. Point de monumentalité, mais d’intimité.

Et cette proximité nous permet de découvrir quelque chose qui disparaît souvent lorsque nous contemplons les grandes œuvres de l'histoire de l'art : la main qui les a créées.

Cette ligne témoigne d'une époque.

La période entre 1864 et 1968 englobe une transformation extraordinaire de la culture occidentale. L'industrialisation, les guerres, les mouvements d'avant-garde, les mutations sociales et les nouvelles conceptions du corps et de l'identité ont tous contribué à cette transformation. L'art a cessé de se contenter de représenter le monde et a commencé à le questionner.

Le dessin a accompagné ce processus d'une manière particulièrement délicate.

L'approche académique s'est peu à peu assouplie. La perspective a cessé d'être une obligation. Le corps a commencé à se fragmenter. La réalité pouvait se réduire à quelques traits ou disparaître sous une succession de gestes. Dessiner signifiait de moins en moins copier le visible et de plus en plus interpréter ce qui était vu.

En ce sens, Dessiner la modernité propose une lecture particulièrement stimulante de l'histoire de l'art : l'observation de transformations esthétiques majeures à partir d'un médium en apparence restreint. Le papier devient ainsi un territoire où l'on peut observer l'évolution des perspectives.

L’exposition, dont le commissariat est assuré par Leyre Bozal Chamorro, met précisément en avant ce caractère essentiel du dessin. Non pas comme une forme d’art mineure au même titre que la peinture, mais comme une pratique capable de révéler les processus créatifs, les tensions historiques et les transformations de la sensibilité.

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