L'été est aussi une manière de regarder. Lorsque le rythme ralentit, le temps nécessaire apparaît pour contempler, tisser des liens et laisser les œuvres s'exprimer avec plus d'intensité. Les expositions cessent d'être un rendez-vous ponctuel et deviennent un itinéraire, presque un voyage initiatique. En ce sens, le nord de la Catalogne propose cet été un parcours culturel exceptionnel, une sorte de Grand Tour contemporain qui relie Gérone, Olot, l'Escala et Banyoles à travers quatre artistes qui, malgré leurs différences considérables, partagent le même désir : transformer le réel en une expérience artistique.
Le voyage commence au Musée d'Art de Gérone avec Concha Ibáñez (1926-2022), à l'occasion du centenaire de sa naissance. L'exposition « L'Évocation du paysage » s'éloigne délibérément du format anthologique pour se concentrer sur l'essence même de son œuvre : le paysage. Il ne s'agit cependant pas d'une représentation naturaliste, mais d'un exercice de mémoire. Ibáñez ne peignait pas ce qui se trouvait devant lui, mais les espaces qu'il avait intériorisés au cours de ses nombreux voyages. Chaque montagne, chaque côte, chaque horizon réapparaissait sans cesse, filtré par le souvenir, réduit à une synthèse formelle et chromatique d'une extraordinaire élégance. Ses gammes de couleurs caractéristiques, sobres mais profondément expressives, transformaient chaque territoire en une émotion plutôt qu'en une géographie.

L'étape suivante nous conduit à Banyoles, où Joan Crous présente une œuvre monumentale qui dialogue directement avec l'une des grandes icônes du XXe siècle : Guernica de Picasso. L'Ombre ne vise pas à réinterpréter le chef-d'œuvre de Picasso, mais plutôt à prolonger son cri. Installée dans le monastère, l'œuvre transforme ce symbole universel de barbarie en une réflexion résolument contemporaine sur les conflits armés et les victimes civiles qui continuent d'en subir les conséquences aujourd'hui. Sa proposition nous rappelle que l'art peut conserver intacte sa capacité de dénonciation sans renoncer à sa force esthétique. C'est une œuvre dérangeante, mais c'est précisément pour cette raison qu'elle est nécessaire.

Depuis Olot, le voyage se poursuit jusqu'au Museu de l'Escala, où Gino Rubert démontre une fois de plus son extraordinaire talent pour construire des récits visuels empreints d'intelligence et d'humour. Vanity Fair (un altar sin héroe) est sans doute l'une de ses créations les plus célèbres. Ce grand retable contemporain réunit 181 figures issues du monde de l'art et de la culture catalans dans une composition exubérante, riche en références, en doubles sens et en une subtile ironie. Rubert, artiste reconnu pour son art d'intégrer photographie, peinture et collage au sein d'une même œuvre, fait du système artistique un objet d'observation et, simultanément, d'autocritique. Le résultat oscille entre la fresque de la Renaissance, le chaos organisé de la bande dessinée et la satire sociale, invitant le spectateur à reconnaître des visages familiers tout en réfléchissant aux mécanismes du prestige, du pouvoir et de la vanité qui imprègnent également le monde culturel.

Enfin, Olot et la Fondation Vayresda proposent une expérience radicalement différente de l'univers de Josefa Tolrà dans le cadre du cycle « Verònica. Femmes visionnaires » . Longtemps reléguée aux marges des grands récits de l'histoire de l'art, Tolrà est aujourd'hui reconnue comme l'une des figures les plus singulières de la création catalane du XXe siècle. Ses dessins, textes et compositions spirituelles, nés de visions et d'une intense expérience intérieure après la guerre civile, défient toute classification conventionnelle. Son œuvre ne cherche pas à représenter le monde visible, mais à donner forme à l'intangible : intuition, mémoire, douleur et transcendance. À l'heure où l'art brut, les pratiques visionnaires et les voix féminines occupent la place qu'elles méritent dans les discours muséaux, cette exposition offre une opportunité particulièrement précieuse.
Ces quatre propositions diffèrent par leur esthétique et leur langage, mais partagent une même démarche créative. Concha Ibáñez métamorphose la mémoire en paysage ; Joan Crous transforme le souvenir des conflits en dénonciation visuelle ; Gino Rubert dissèque avec ironie les rituels du monde de l’art ; et Josefa Tolrà ouvre une fenêtre sur la spiritualité et l’invisible. Quatre perspectives qui démontrent que l’art contemporain n’a pas besoin de suivre une voie unique pour nous interpeller.
C’est peut-être là le véritable sens du Grand Tour du XXIe siècle. Il ne s’agit plus d’accumuler monuments et photographies, mais de parcourir des territoires qui nous permettent de mieux comprendre le présent. Cet été, le nord de la Catalogne offre cette possibilité : un voyage au rythme tranquille où chaque étape élargit nos horizons et nous rappelle que les expositions, lorsqu’elles dialoguent entre elles, finissent par raconter bien plus que l’histoire de chacun des artistes qui y figurent.