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Avis

L'architecture empiète-t-elle sur le musée ?

Liuli China Museum en Puxi area de Shanghai China.
L'architecture empiète-t-elle sur le musée ?
Carles Toribio  roma - 06/07/26

Une scène se répète de plus en plus souvent dans les musées du XXIe siècle : le visiteur arrive, s’arrête devant le bâtiment, sort son téléphone, prend plusieurs photos de la façade, traverse le hall, admire l’escalier, le plafond, la lumière, la boutique, le café, et ce n’est qu’ensuite – s’il lui reste du temps – qu’il pénètre dans le musée pour découvrir la collection. Ce déroulement n’est pas le fruit du hasard. Depuis des décennies, le musée a cessé d’être un simple écrin pour les œuvres d’art pour devenir un objet culturel à part entière, une œuvre d’art, une sculpture habitable, un repère urbain. Le XXIe siècle n’a fait qu’accélérer cette transformation en un phénomène mondial : le musée-icône, un bâtiment conçu pour attirer l’attention, le tourisme, les investissements et le prestige avant même que le visiteur ne s’enquière des expositions.

L'architecture muséale ne se limite plus à abriter l'art : elle le concurrence, l'influence et, à plusieurs reprises, le submerge. Ce phénomène a des antécédents évidents, mais aussi un tournant décisif. Si l'on devait retracer la généalogie de cette idolâtrie contemporaine du bâtiment muséal, l'histoire commencerait à New York, en 1959, avec le musée Guggenheim de Frank Lloyd Wright. Cette spirale blanche, rompant avec la logique classique du musée rectangulaire, était bien plus qu'un simple écrin pour l'art moderne : c'était une affirmation de principes. Wright avait compris avant tout le monde que le parcours, la forme et l'expérience spatiale pouvaient être aussi déterminants que les œuvres exposées. Cependant, cette intuition visionnaire mettrait des décennies à devenir un courant mondial.

La véritable explosion s'est produite avec un autre Guggenheim, cette fois à Bilbao. Lorsque Frank Gehry a recouvert la ville basque de titane et y a érigé l'une des œuvres architecturales les plus captivantes du tournant du siècle, le musée a cessé d'être une simple institution culturelle pour devenir un outil de régénération urbaine, un emblème de la ville et une destination touristique mondiale. Le fameux « effet Bilbao » a instauré une idée puissante – et aussi problématique – : celle qu'un musée pouvait justifier son existence non pas tant par ce qu'il préserve ou étudie, mais par sa capacité à transformer l'économie symbolique d'une ville. Depuis, la moitié du monde rêve de posséder sa propre icône.

Peu d'œuvres incarnent mieux cette logique que le MAXXI de Rome, le Musée national des arts du XXIe siècle, conçu par Zaha Hadid. Durant ses premiers mois d'ouverture, vers 2009, le bâtiment est devenu un parfait paradoxe de notre époque : l'attrait principal du musée résidait dans le musée lui-même. Les visiteurs affluaient, même si l'institution n'exposait quasiment aucune œuvre, comme si la simple contemplation de ses lignes tendues, de ses vides, de ses allées et de cet organisme gigantesque de béton et de verre suffisait à justifier la visite. La scène est révélatrice : le musée n'a plus besoin d'une collection pour susciter la fascination ; sa propre mise en scène suffit. Le bâtiment de Hadid, avec ses dimensions colossales et son allure presque sous-marine, fonctionne comme un manifeste de l'architecture contemporaine plutôt que comme un support discret aux mouvements d'avant-garde de la seconde moitié du XXe siècle qu'il abrite.

Zaha Hadid a une fois de plus démontré, avec le Glasgow Transport Museum, à quel point un musée contemporain peut devenir un spectacle à part entière. Le bâtiment semble dessiner une sorte de cardiogramme métallique sur l'horizon du port, un grand V ondulant qui captive le regard avant même d'approcher la collection. Les immenses fenêtres à ses extrémités et la vitalité formelle de la toiture transforment le musée en un geste architectural d'une puissance visuelle immense. Une fois à l'intérieur, l'expérience se poursuit : murs courbes, surfaces enveloppantes et un intérieur hautement théâtral accompagnent le récit de l'histoire des transports. Mais la question se pose naturellement : qu'est-ce que le visiteur retient le plus en quittant le musée, les objets exposés ou l'effet scénographique du bâtiment ?

À New York, le New Museum of Contemporary Art, conçu par Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa de l'agence SANAA, propose une interprétation différente de cette même fascination. Ici, point de titane ni de sculptures spectaculaires, mais une austérité trompeuse. La tour s'organise comme un empilement de volumes décalés, des cubes excentrés qui semblent s'empiler avec la liberté d'un jeu d'enfant. Cette apparente simplicité est précisément sa force : le bâtiment modifie la silhouette du quartier, capte la lumière, crée une tension visuelle et transforme un coin de Soho en un petit manifeste d'équilibre précaire. La nuit, illuminé de l'intérieur, le musée devient une lanterne urbaine, presque une installation publique. Une fois encore, le bâtiment s'affranchit de sa fonction et commence à agir par lui-même.

Tout à fait différente, mais tout aussi révélatrice, est la stratégie du Musée d'Art Moderne de Fort Worth, au Texas, conçu par Tadao Ando. Ici, l'architecture ne cherche pas à s'imposer par une ostentation formelle, mais plutôt par un raffinement extrême. Le musée se reflète dans les lacs environnants et double sa présence dans une composition de verre, d'eau et de silence. Ando construit un bâtiment d'une légèreté presque méditative, parfaitement intégré à un paysage de jardins et de bassins réfléchissants, où la frontière entre extérieur et intérieur s'estompe grâce à d'immenses surfaces vitrées. Pourtant, même dans ce cas d'apparente modestie, l'architecture occupe le devant de la scène. Le musée ne crie pas, mais séduit ; il ne s'impose pas, mais captive. Et cette élégante captation est aussi une forme de protagonisme.

Le cas du Musée d'art de Tel Aviv est particulièrement intéressant car il révèle à quel point l'agrandissement d'un musée peut susciter plus de discussions que la collection elle-même. L'institution, qui possède l'une des plus importantes collections de peintures et de sculptures de la région – notamment sa collection d'art du XXe siècle et ses fonds d'art israélien – a décidé de s'agrandir pour remédier à un problème courant dans de nombreux musées contemporains : la quantité d'œuvres d'art stockées mais non exposées. Fait significatif, l'agrandissement, commandé à l'architecte américain Preston Scott Cohen, a attiré une attention publique disproportionnée. Il s'agissait du premier bâtiment public du musée, et l'intérêt suscité par cette nouvelle construction a parfois semblé éclipser celui porté aux œuvres déjà conservées. Une fois de plus, une architecture spectaculaire a imposé ses règles avec un mélange de fascination et de cruauté.

En Asie, le musée Liuli de Shanghai ouvre un autre chapitre de cette histoire, avec une rhétorique plus explicite. Spécialisé dans l'art verrier contemporain, le musée incarne à lui seul le matériau qui donne sens à sa collection. Sa façade mêle verre et acier, et une grande pivoine métallique en pleine floraison en devient l'emblème visuel. Le bâtiment s'intègre également au paysage d'une ville qui, après l'Exposition universelle de 2010, a fait de l'architecture d'avant-garde l'un des symboles de sa modernisation et de son rayonnement international. À la tombée de la nuit, lorsque l'éclairage transforme la surface du musée en un objet scintillant et théâtral, le bâtiment semble répondre parfaitement aux exigences de notre époque : il ne suffit plus d'abriter l'art ; il doit se manifester depuis la façade elle-même.

Dans tous ces cas, une même tension sous-jacente se manifeste. D'un côté, il serait absurde de nier que ces musées ont enrichi l'expérience culturelle, revitalisé les villes, attiré de nouveaux publics et transformé la visite en une expérience plus complexe, immersive et mémorable. Le bâtiment lui-même communique, crée du sens et éduque le regard. Personne ne saurait sérieusement prétendre que l'architecture doive se réduire à une simple boîte neutre et silencieuse. Mais, d'un autre côté, il est pertinent de s'interroger sur ce qui se produit lorsque le musée se transforme en une vaste machine de séduction visuelle, où la collection est subordonnée à l'impact visuel de l'extérieur du bâtiment.

La promesse du musée contemporain était de démocratiser l'accès à l'art, de l'ouvrir à de nouveaux publics, de l'intégrer à la vie urbaine. Pourtant, dans son évolution la plus spectaculaire, cette promesse risque de se pervertir : le musée n'est plus un lieu où l'on contemple des œuvres d'art, mais un lieu où l'on contemple un bâtiment. L'institution culturelle devient une expérience architecturale, un décor, une carte postale à partager, une marque internationale. L'art, quant à lui, se trouve parfois pris dans un paradoxe troublant : être exposé dans des espaces si imposants qu'ils finissent par rivaliser avec lui pour capter l'attention du visiteur.

C’est peut-être là la grande contradiction des nouveaux lieux d’art. Nés pour préserver et exalter la création contemporaine, ils sont pourtant, dans bien des cas, devenus l’attraction principale. Le musée du XXIe siècle n’est plus seulement un lieu d’exposition : il est, de plus en plus, l’objet même qui exige d’être contemplé avant tout.

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