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Des expositions

Carlos Bunga et la poétique de la transformation : après le feu, une autre vie

L'artiste portugais présente l'espace Cubic de la Fondation Miró Majorque Nouvelle vie après le feu, une installation élargie où peinture, architecture, sculpture et performance se rejoignent dans une réflexion sur la destruction, la mémoire et la renaissance.

Carlos Bunga, New life after fire, 2026 ©Eva Plasencia.
Carlos Bunga et la poétique de la transformation : après le feu, une autre vie
bonart paume - 05/07/26

Il y a des artistes qui créent des œuvres, et d'autres qui conçoivent des espaces de passage. Carlos Bunga (Porto, 1976) appartient sans conteste à cette seconde catégorie. Sa pratique ne se comprend pas à travers la fixité de l'objet, mais à travers la transformation constante : de la matière, de l'espace, du regard et même du temps. Dans « Nouvelle vie après le feu » , le projet qu'il présente à l'Espace Cubique de la Fondation Miró de Majorque, cette démarche se déploie avec toute son intensité dans une proposition à forte dimension installative, où peinture, sculpture, architecture et performance s'entremêlent pour faire du feu l'axe symbolique et structurel de l'exposition.

Le feu y apparaît avec une ambivalence délibérée. Force destructrice, il est aussi énergie créatrice ; menace, il est aussi possibilité de régénération ; trace de ruine, il est en même temps principe de métamorphose. Dans l’univers de Bunga, le feu n’est pas seulement un élément iconographique ou une référence poétique, mais un outil conceptuel qui active la tension entre ce qui disparaît et ce qui renaît. Le titre de l’exposition l’indique d’ailleurs : une nouvelle vie après le feu, une idée qui renvoie à la fois à la dévastation et à la persistance, à la perte et à la capacité de recomposer formes, corps et espaces.

L'œuvre de Bunga se situe depuis des années à la croisée des disciplines, défiant les catégories conventionnelles. Sa pratique explore l'espace intermédiaire entre architecture, peinture, sculpture et performance, mais aussi entre des oppositions plus profondes : création et déconstruction, micro et macro, geste intime et dimension structurelle, quotidien et transcendant. Cette oscillation est l'une des clés de son langage. Rien n'apparaît jamais totalement stable dans ses œuvres ; tout semble soumis à une condition provisoire et fragile, en perpétuelle construction ou effondrement. Et c'est précisément dans cette précarité – plus existentielle que formelle – que son œuvre puise une de ses plus grandes forces.

Dans le projet conçu pour la Fundació Miró Mallorca, visible du 15 avril au 6 septembre, Bunga instaure un dialogue subtil avec l'univers de Joan Miró. L'artiste s'attache à intégrer à l'exposition des objets du quotidien et des éléments liés à l'artisanat, évoquant ainsi les objets que Miró conservait dans ses maisons et ateliers, ainsi que son intérêt pour les techniques manuelles et des disciplines telles que la tapisserie. Cette démarche n'est pas anecdotique : elle permet à Bunga de relier ses recherches sur la matérialité et la transformation à une généalogie artistique qui appréhende l'objet non seulement comme une forme, mais aussi comme un sédiment de mémoire, d'usage et de culture matérielle.

  • Carlos Bunga, Nouvelle vie après l'incendie, 2026 ©Eva Plasencia.

Cette dimension artisanale, loin de se réduire à une simple référence décorative ou ethnographique, acquiert dans son œuvre une densité symbolique particulière. Les objets et les matériaux évoquent des récits de travail, de fragilité et de survie, et s'insèrent dans une scénographie où l'espace d'exposition cesse d'être un contenant pour devenir un corps vivant et changeant, soumis à des forces visibles et invisibles. En ce sens, Bunga ne propose pas une exposition à contempler à distance, mais une expérience spatiale qui contraint le visiteur à traverser un état de transformation : un avant, une altération et un après.

La présence du feu, sans se manifester ni littéralement ni narrativement, imprègne le projet comme une puissante intuition. Le feu est là comme image, comme métaphore et comme possibilité rituelle. Il purifie, transforme, dévore et, simultanément, féconde. Bien que l'on ignore précisément ce que ce feu consumera ou régénérera au sein de l'exposition, la logique interne de l'œuvre de Bunga suggère que cette combustion sera moins une fin qu'une inauguration. Dans son travail, la destruction n'est jamais entièrement négative : elle est une condition de la reconfiguration des formes, une manière d'appréhender la vulnérabilité comme un espace de pouvoir.

Cette interprétation se trouve également renforcée dans les propos de l'artiste, qui exprime sa joie d'« être en vie » à un moment qu'il qualifie d'unique pour l'humanité. Loin d'être une simple boutade, cette phrase résonne profondément dans sa démarche artistique. Bunga travaille avec une conscience aiguë de la fragilité du présent, sans pour autant sombrer dans le catastrophisme. Son œuvre recèle une forme de résistance qui consiste à accepter l'instabilité du monde et, à partir de là, à imaginer de nouvelles formes de vie. Lorsqu'il affirme que « les œuvres d'art sont des miroirs dans lesquels nous vivons », il ne se réfère pas seulement à la capacité de réflexion de l'art, mais aussi à sa condition d'espace habitable, de surface sur laquelle projeter ce que nous sommes, ce que nous perdons et ce que nous pourrions encore devenir.

Dans « Une nouvelle vie après le feu » , cette idée se concrétise dans une proposition oscillant entre ruine et reconstruction, entre mémoire matérielle et imagination symbolique. Plutôt que de proposer un récit clos, l’exposition ouvre un champ de tensions où matériaux, objets et formes dialoguent avec l’histoire, l’architecture et une certaine spiritualité du geste. Bunga n’illustre pas le feu : il l’invoque comme une force latente, un mécanisme de passage, une possibilité de renaissance.

Il en résulte une exposition qui réaffirme le caractère unique d'un artiste qui a su faire de la fragilité un langage et de la transformation une méthode. En ces temps incertains, son œuvre n'offre pas de consolation, mais elle propose une image lucide et sensible de ce que signifie habiter un monde en perpétuelle mutation. Et c'est peut-être là que réside sa force : nous rappeler qu'après l'incendie, il est encore possible d'imaginer une autre vie.

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