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Guernica ne bouge pas. Sixena, si. Pourquoi ?

Guernica ne bouge pas. Sixena, si. Pourquoi ?

Certaines décisions sont présentées comme techniques, mais sont en réalité profondément politiques. Le débat sur le transfert de Guernica l'illustre une fois de plus : ce qui ne peut être déplacé n'est pas toujours ce qui est le plus fragile, mais ce qui est le plus sensible.

Guernica n'est pas née comme une œuvre immobile. Bien au contraire. C'est une œuvre conçue pour voyager et marquer les esprits. En 1937, Pablo Picasso la peignit pour le Pavillon de la République à l'Exposition internationale de Paris, en pleine guerre civile. Ce n'était pas un objet de contemplation silencieuse : c'était une arme visuelle, une dénonciation. Et, en tant que telle, elle est en mouvement.

Puis vint l'exil. Le tableau entama une longue tournée internationale – Europe, États-Unis – et finit par séjourner pendant des décennies au MoMA de New York. Picasso avait clairement indiqué qu'il ne retournerait pas en Espagne tant que la démocratie ne serait pas instaurée. Et ce fut le cas. En 1981, Guernica fit enfin son retour, d'abord au Casón del Buen Retiro, puis au Museo Reina Sofía, où il fut installé en pièce maîtresse, presque sacralisé.

Ce voyage est loin d'être anodin. Il s'agit d'une œuvre qui a traversé les continents, qui a été assemblée, désassemblée, transportée et déplacée dans de multiples contextes. Et maintenant, on nous dit qu'elle ne peut pas être déplacée. Que le risque est trop élevé. Que la conservation l'interdit.

Le débat a été relancé par la demande du gouvernement basque de transférer temporairement l'œuvre à l'occasion du 90e anniversaire du bombardement de Gernika. La proposition est loin d'être anodine, mais elle n'est pas extravagante non plus : transporter le tableau à Bilbao, au Guggenheim, l'un des musées les plus prestigieux au monde. Un établissement doté de toutes les ressources techniques, logistiques et de conservation nécessaires aujourd'hui. Il est donc difficile de comprendre qu'un transfert, même encadré par un protocole rigoureux, soit si catégoriquement exclu.

Dans ce contexte, l’effort institutionnel qui repose sur certaines figures est également surprenant. Le rôle de Pepe Serra à la tête du MNAC est paradigmatique : souvent pratiquement seul à défendre un critère patrimonial cohérent, au sein d’un écosystème institutionnel qui tend à éviter les conflits ou à les diluer.

C’est possible. Mais alors, une question inévitable se pose : pourquoi d’autres œuvres bougent-elles ?

Le cas de Sixena est paradigmatique. Des peintures murales ont été arrachées, fragmentées, restaurées, déplacées puis finalement restituées au terme d'un processus judiciaire et politique extrêmement intense. Nul ne niera la complexité technique de l'opération. Mais elle est en cours.

C’est là que le malaise apparaît. Non pas parce que les deux situations sont identiques – elles ne le sont pas – mais parce que les critères semblent varier selon le contexte. Lorsqu’une œuvre reste immobile, c’est pour la conserver. Lorsqu’une autre est déplacée, c’est pour la restituer. Dans les deux cas, les arguments sont solides. Mais on soupçonne tout autant qu’ils ne sont pas les seuls.

Guernica n'est pas qu'un tableau. C'est un symbole d'État, une icône internationale, un récit politique consolidé. Le déplacer n'est pas qu'une simple opération technique : c'est modifier un équilibre symbolique. Sixena, en revanche, relève d'une autre catégorie, celle du contentieux territorial, de la réparation patrimoniale, du litige juridique.

  • Œuvres de Joan Crous qui seront exposées à Banyoles à partir du 13 juin.

Parallèlement, ce quatre-vingt-dixième anniversaire suscite également des réactions de la part de la création contemporaine. L’artiste catalan Joan Crous, installé à Bologne, a réalisé une œuvre monumentale en verre inspirée de Guernica, présentée dans la cathédrale San Petronio. Cette pièce, visible en juin à Banyoles, se veut un hommage contemporain et d’une grande fragilité matérielle à une image qui demeure collectivement incandescente.

La question n’est peut-être pas de savoir si Guernica peut être déplacée ou non. La question est plutôt de savoir qui décide à quel moment une œuvre devient intouchable et à quel moment, au contraire, elle devient déplaçable.

Car au final, au-delà de la conservation, ce qui bouge — ou ne bouge pas — c'est le pouvoir.

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