La Fondation artistique Ishara présente « Le ciel l’a retenu, la terre s’en est souvenue », une exposition organisée en collaboration avec la Fondation Han Nefkens qui réunit les œuvres de Shahana Rajani, Rohini Devasher et Sarker Protick, trois artistes originaires du Pakistan, d’Inde et du Bangladesh dont les pratiques convergent vers une même préoccupation : appréhender le territoire comme une archive vivante capable de préserver les traces de la mémoire, de la transformation écologique et de l’histoire.
L'exposition, qui se tiendra du 11 septembre au 15 décembre 2026, propose une réflexion critique sur le rapport entre l'humanité et la nature et remet en question la vision anthropocentrique associée à l'Anthropocène. La Terre n'apparaît plus comme un théâtre passif où se déroule l'histoire, mais comme un organisme qui enregistre ses conséquences. L'eau, la végétation, les infrastructures urbaines et même les phénomènes célestes constituent autant de réceptacles d'informations révélant les processus de destruction environnementale, de déplacement de populations et de violence sur le territoire.
Les œuvres réunies ici s'attachent précisément à mettre en lumière ce qui échappe souvent à notre perception immédiate. Les strates de terre, les traces de végétation disparues sous l'expansion urbaine, les berges transformées des fleuves et les signes émanant du cosmos façonnent une mémoire matérielle qui transcende les générations et les frontières.
Dans « Lines That World a River » , Shahana Rajani aborde l’Indus comme un espace d’extraction, de disparition et de mémoire contestée. Son installation audiovisuelle à trois canaux suit le vécu des communautés déplacées du delta, dont les villages ancestraux ont été submergés par la construction de barrages et autres infrastructures hydrauliques. Face à cette perte, les habitants reconstruisent leurs territoires à travers des peintures murales et des fresques représentant maisons, canaux, bateaux et dargahs – sanctuaires dédiés aux saints musulmans. La représentation devient ainsi une forme de résistance à la destruction écologique et à l’abandon institutionnel.
Au cœur de l'installation, un enclos inspiré d'un dargah évoque ces structures qui, souvent, subsistent même après l'inondation de villages. Cet espace fonctionne comme une métaphore de la présence et de l'absence : les sanctuaires survivent physiquement dans le paysage du delta, mais ceux qui ont été déplacés ne peuvent plus y accéder. Au sein de l'exposition, ce vide se métamorphose temporairement en un lieu de rencontre et de recueillement.
La dimension cosmique se manifeste dans Latent Fields de Rohini Devasher, une installation composée de trois grands panneaux de soie habotai suspendus au plafond, mesurant chacun 3 mètres sur 5,5 mètres. Des images inspirées des taches solaires et autres phénomènes solaires apparaissent à leur surface, représentées à différentes échelles, du microscopique à l'atmosphérique. L'ensemble offre une immersion visuelle qui semble transporter le spectateur au cœur d'une étoile.
Devasher travaille selon la perspective de l'artiste-astronome, reliant sa pratique aux recherches menées lors de résidences dans des institutions scientifiques telles que le CERN. Pour ces œuvres, il utilise des technologies conçues pour observer les étoiles lointaines et les particules subatomiques. Les images ont d'abord été créées sur de fines feuilles de cuivre par des techniques de dessin, de gravure à l'acide, d'impression et de fumage, puis photographiées, numérisées et imprimées numériquement sur soie. Les différentes couches visuelles transforment l'installation en une sorte de palimpseste du temps cosmique.
Sarker Protick présente quant à lui une sélection de Dhaka 1217 , une série récente composée de 135 photographies en noir et blanc. Prises entre 2011 et 2026, ces images documentent la transformation d'une zone d'environ 2,5 km² autour du quartier de Dhaka où l'artiste est né et où il réside toujours. Ce projet fera l'objet d'un ouvrage éponyme, publié à l'automne 2026 par Nokta Books et Protick lui-même.
Dans cette œuvre, la mémoire surgit souvent précisément à travers ce qui a disparu. L'expansion urbaine empiète sur les parcs, les lacs et les espaces verts : une voie ferrée en construction efface presque entièrement la végétation à l'horizon, tandis que des palmiers survivent de l'autre côté des barrières d'une ville en perpétuelle transformation. Protick fait de ces changements une réflexion sur la perte et sur la manière dont le paysage urbain absorbe progressivement ce qui existait autrefois.
La dimension écologique coexiste ici avec une mémoire intime marquée par de petites traces : des cheveux tombés au sol, le portrait d'une femme sur une vieille photographie glissée dans une enveloppe tachée, ou une pile de livres poussiéreux. À côté de ces images apparaissent les manifestants de la Révolution de la mousson de 2024, qui protestaient contre la perte de leurs moyens de subsistance. Dhaka se présente ainsi comme un territoire contesté où convergent histoires sociales, écologiques et personnelles.
À travers ces trois perspectives, « Le ciel l’a retenu, la terre s’en souvient » tisse une géographie des mémoires partagées entre le Pakistan, l’Inde et le Bangladesh. Fleuves, villes, paysages et ciels révèlent des transformations qui transcendent les frontières nationales et relient des expériences communes de dégradation environnementale, de déplacement et de résistance.