Il existe des architectes qui, avant même de construire des bâtiments, créent des atmosphères. H Arquitectes travaille précisément à partir de ce (non-)lieu : de l'intangible. Dans la relation subtile entre mémoire et matière, entre lumière et sobriété, entre les traces des espaces et les personnes qui les habitent. Leur architecture est digestive, faite de sédiments. Elle ne colonise pas les lieux, mais dialogue avec eux. Et c'est peut-être précisément ce qui rend leur choix de concevoir deux des plus grands temples muséaux du pays (le MNAC et le MACBA, sans plaisanter) si révélateur : car leur langage semble incompatible avec le geste spectaculaire. À une époque où les architectures sont conçues pour être photographiées, ils continuent de concevoir des espaces pour habiter la mémoire et la projeter dans l'avenir.
Il y a dans ses bâtiments une étrange combinaison de rigueur et de sensibilité. Les murs conservent leurs imperfections ; taches, fissures, traces de peinture ou textures érodées ne sont pas effacées, mais intégrées comme autant de strates du temps. Comme si le bâtiment pouvait se souvenir. Harquitectes travaille la mémoire des espaces de la même manière que certains artistes travaillent la matière : en écoutant ses résistances. Son architecture respire une profonde sensibilité méditerranéenne, au plus près de la lumière, de l’air, de la terre. La brique, la céramique émaillée, les voûtes catalanes, la ventilation transversale ou la lumière filtrée n’apparaissent pas comme des références historicistes, mais comme des mécanismes ancestraux revisités à partir d’une conscience contemporaine, écologique et silencieuse.

Plaque de protection du passage intérieur du bateau à vapeur Prodis.
Pour s'initier à leur univers, une visite s'impose aux Cristalleries Planell, aux Corts (2015). On y retrouve déjà nombre de constantes du cabinet : le rapport climatique à l' espace , une conception du développement durable envisagée sous l'angle de l'intelligence passive, et la capacité à transformer une ancienne usine en un lieu de vie sans en altérer l' âme industrielle. Les imposantes cheminées bioclimatiques y apparaissent comme une présence sculpturale inattendue, presque métaphysique. Le Lleialtat Santsenca (2017), dans le quartier de Sants, permet également de saisir cette approche. Ici, la beauté ne réside pas dans une finition impeccable, mais dans les traces de la mémoire. Les murs intérieurs, avec leurs cicatrices apparentes, semblent mieux raconter l'histoire ouvrière et associative du quartier que n'importe quel panneau de musée. H Arquitectes ne restaure pas pour effacer le temps ; il restaure pour que le temps puisse continuer à s'exprimer.
Mais c’est sans doute dans le Vapor Prodis que son architecture atteint une dimension émotionnelle plus profonde. Il est rare de trouver un bâtiment récent aussi dénué de toute vanité. L’ ancienne usine est transformée en un espace destiné aux personnes souffrant de troubles mentaux, sans que soit sacrifié la dignité industrielle du bâtiment ni l’ échelle humaine qu’impose le programme. Les volumes de bois insérés dans la structure de l’usine apparaissent comme de petites architectures de retraite au sein d’une architecture de lumière plus vaste. Tout y respire la sérénité : le rapport entre le vide et la matière, le rythme des espaces, la façon dont le soleil caresse les matériaux. Certains bâtiments impressionnent ; celui-ci accompagne. Et c’est là que réside la grande qualité de H Arquitectes : comprendre que l’architecture n’est pas seulement une discipline formelle, mais aussi une forme de soin.
C’est peut-être pourquoi il est inévitable d’imaginer que les futurs agrandissements du MNAC et du MACBA éviteront toute grandiloquence. Difficile de concevoir un bâtiment-objet issu de cette étude. On peut plutôt s’attendre à des espaces poreux et habitables, empreints de préexistence et attentifs au souffle des visiteurs. Des architectures qui ne rivaliseront pas avec les collections, mais les accueilleront. Des architectures capables d’ instaurer le silence au milieu du brouhaha visuel contemporain. Si H Arquitectes nous a appris quelque chose, c’est qu’il est encore possible de construire à partir de la contenance, de l’atmosphère et d’ une conception profondément humaniste de l’espace . Une architecture qui n’a pas besoin de crier, car, tout simplement, elle est.