La peinture de Katharina Grosse a depuis longtemps cessé d'être un objet pour devenir une manière d'habiter l'espace. Depuis plus de trente ans, l'artiste allemande étend son langage pictural au-delà de la toile, investissant bâtiments, paysages et environnements urbains par des interventions qui abolissent la frontière entre œuvre, architecture et spectateur. Avec Arrels , le nouveau projet coproduit par le gouvernement des îles Baléares et le musée d'art contemporain Es Baluard de Palma, cette recherche atteint l'un de ses contextes les plus significatifs : la Llotja de Palma, joyau du gothique civil méditerranéen.
Conçue par David Barro, également directeur d'Es Baluard, la proposition ne consiste pas à installer une peinture dans un bâtiment historique, mais à transformer l'architecture elle-même en un événement pictural. La couleur, appliquée aux pistolets à peinture caractéristiques de l'œuvre de Grosse, cesse d'être un simple revêtement pour devenir une force capable de réorganiser la perception, de modifier les hiérarchies spatiales et d'activer une expérience immersive impliquant le corps du visiteur.
La pratique de Grosse remet en question une idée essentielle de l'histoire de l'art occidental : celle que la peinture est un champ délimité. Dans ses interventions, les limites disparaissent et la couleur devient un agent capable de modifier notre perception d'un lieu. Le spectateur n'observe plus une œuvre, mais y circule, la traverse et s'y intègre. Comme l'artiste l'affirme elle-même, « le contenant et l'œuvre ne font qu'un, accessibles de tous côtés », une déclaration qui résume avec justesse sa conception élargie de la peinture.

Dans le cas d' Arrels , cette approche prend une dimension particulièrement pertinente car elle dialogue avec l'histoire et la charge symbolique de la Llotja, un édifice du XVe siècle qui a su préserver intacte son identité patrimoniale. Si, dans d'autres projets, l'architecture jouait principalement un rôle de support physique, ici, elle devient également un enjeu conceptuel. Le projet répond au passé marchand du bâtiment, à sa fonction d'espace d'échange et à sa perméabilité, faisant de ces valeurs historiques une composante active de l'intervention.
Pour David Barro, Arrels propose « une relation radicale entre la peinture et l’espace », une affirmation qui inscrit cette intervention dans la lignée de l’œuvre qui a fait de Katharina Grosse l’une des figures les plus influentes de l’art contemporain international. Son travail ne vise pas à représenter le monde, mais à transformer notre perception de celui-ci.
Ce dialogue entre patrimoine et contemporanéité évite la simple spectaculaire. Plutôt que de s'imposer à l'espace, Grosse instaure une tension féconde avec sa mémoire, démontrant que la peinture peut susciter de nouvelles lectures du patrimoine sans en effacer l'identité. La couleur ne masque pas l'architecture ; elle y réagit, révélant des qualités habituellement insoupçonnées.