Que se passe-t-il lorsqu'une œuvre d'art contemporain quitte les murs d'un musée pour apparaître dans une pâtisserie, un salon de coiffure, une pharmacie ou même une entreprise de pompes funèbres ? C'est la question que pose « Un musée hors du musée » , un projet porté par le Département de la Culture de la Generalitat de Catalunya et le MACBA qui, à l'occasion du trentième anniversaire du musée, investit des espaces du quotidien dans plus de vingt communes catalanes avec quarante œuvres issues de sa collection et de ses archives.
Sous le commissariat de Martí Manen, l'initiative sera déployée progressivement à partir du 19 juin et ouverte au public jusqu'au 30 novembre. Le projet vise à sortir l'expérience artistique des circuits habituels et à susciter des rencontres inattendues entre les œuvres et le public. Une condition était posée : les pièces ne pouvaient être exposées dans des espaces dédiés à l'art.
Ainsi, les visiteurs peuvent découvrir une œuvre en attendant leur rendez-vous chez le dentiste à Manresa, en achetant du pain à Sant Cugat del Vallès, en voyageant en bus à Martorell ou en se faisant faire les ongles à Mataró. L’objectif est de favoriser un rapport plus direct et spontané à l’art contemporain, loin des codes et des attentes qui accompagnent souvent la visite d’un musée.

LIEU : PASTISSERIA SÀBAT, SANT CUGAT DEL VALLÈS. OEUVRES : ÀNGELS RIBÉ "3 PUNTS 1" ET "3 PUNTS 2", 1970 (1992)/2026. PHOTO : COLL.MIQUEL.
Selon Xavier Fina, directeur général des Droits culturels, de la Création et des Bibliothèques, ce projet répond également à la nécessité de lutter contre les inégalités territoriales d'accès à la culture. « Il faut dépasser le dilemme culturel et veiller à ce que le lieu de résidence ne détermine pas les droits culturels des citoyens », a-t-il déclaré. Cette initiative vise à contribuer à l'élaboration d'une cartographie culturelle plus équilibrée, où l'art contemporain rayonne auprès de nouveaux publics et dans de nouveaux contextes.
La sélection des œuvres et des espaces a été rendue possible grâce à la collaboration des centres d'arts visuels membres du Système public des équipements d'arts visuels de Catalogne (SPEAV). Chaque centre a travaillé de concert avec le MACBA afin d'identifier les œuvres les plus adaptées à chaque environnement. Il en résulte un projet pluridimensionnel, où chaque commune propose une expérience unique.
« L’un des enjeux qui nous intéresse le plus est le travail de resignification des œuvres dans chaque contexte », explique Clàudia Segura, responsable des collections au MACBA. Elle souligne également le modèle de travail collaboratif mis en place avec les centres participants, qui ont conservé leur pleine autonomie dans la définition des propositions locales.

LIEU : ÖSS KAFFE, BARCELONE. ŒUVRE : MABEL PALACÍN ET MIRKO MEJETTA, « PAYSAGE INTÉRIEUR AVEC MER. ARANJUEZ » ET « PAYSAGE INTÉRIEUR AVEC MER. CARGOL », 2020. PHOTO : MIQUEL COLL.
Parmi les cas les plus significatifs figure la présence d'une œuvre d'Àngels Ribé à la Pastisseria Sàbat de Sant Cugat del Vallès, un établissement fréquenté par l'artiste elle-même. Cette coïncidence ouvre la voie à un partage d'espace informel entre clients et créatrice, rapprochant ainsi l'art et la vie quotidienne.
D'autres interventions jouent avec la force symbolique des lieux choisis. À Lleida, le funérarium accueille une œuvre de Josep Ponsatí, tandis que le cimetière municipal présente deux œuvres de Fina Miralles explorant le rapport entre le corps et la nature. À Cardedeu, toutes les pharmacies de la commune participent au projet Caricia (2012) d'Iván Argote, transformant un réseau de services du quotidien en un espace d'exposition délocalisé.
L'initiative met également en lumière le rôle des personnes qui gèrent ces espaces. Au-delà des affiches informatives et des supports de contextualisation, ce sont souvent les commerçants et les professionnels qui jouent le rôle de médiateurs culturels improvisés. C'est le cas du coiffeur Carles Carrión, qui assure que de nombreux clients s'intéressent spontanément aux œuvres, et que lorsque ce n'est pas le cas, il trouve lui-même le moyen d'engager la conversation.

LIEU : HÔTEL DE VILLE DE VICTORIA. ŒUVRE : MARTÍ ANSON « UNE HORLOGE ARRÊTÉE DONNE L’HEURE EXACTE DEUX FOIS PAR JOUR », 1999. PHOTO : CARITG ESTUDI.
Avec des artistes tels que Joan Brossa, Colita, Fina Miralles, Àngels Ribé, Bruce Nauman, Martha Rosler, Pepe Espaliú, Xavier Miserachs et Allan Sekula, parmi tant d'autres, « Un musée hors les murs » propose une nouvelle approche de la fonction publique des collections. Il ne s'agit pas seulement de démocratiser l'accès à l'art, mais aussi de transformer les espaces du quotidien en lieux de découverte, de réflexion et d'expérience culturelle.