L’exposition KAWS. Art & Comix , présentée à l’Albertina Modern jusqu’au 27 octobre, propose un parcours qui dépasse la simple présentation d’œuvres : elle tisse un réseau de relations où la bande dessinée, la caricature, la peinture et la sculpture contemporaine se croisent en autant de langages équivalents. Sous le commissariat d’Angela Stief et Florian Waldvogel, l’exposition avance une hypothèse claire : la bande dessinée n’est pas un genre marginal, mais bien l’une des structures visuelles les plus influentes de l’imaginaire collectif contemporain.
Dès le début de l'exposition, le dialogue entre l'œuvre de KAWS et celles d'artistes tels que Roy Lichtenstein, Keith Haring, Jean-Michel Basquiat et Gottfried Helnwein établit une généalogie ouverte où le trait graphique cesse d'être une simple illustration et devient un langage autonome. Pop art, caricatures politiques, graffiti et peinture néo-expressionniste apparaissent ici non comme des styles isolés, mais comme des variations sur une même impulsion : traduire l'expérience urbaine en signes immédiats, lisibles et émotionnellement directs.

Peter Saul, Le gouvernement de Californie, 1969.
Dans ce contexte, la bande dessinée se révèle comme une forme de pensée visuelle antérieure même à son institutionnalisation moderne. Sa structure séquentielle, son économie narrative et sa capacité à condenser l'émotion en quelques gestes en font un outil culturel transnational. L'exposition renforce cette idée en inscrivant des artistes comme Basquiat et Ad Reinhardt dans une lecture élargie du « langage de la bande dessinée », où la frontière entre peinture et récit s'estompe.
L'œuvre de KAWS occupe une place centrale dans ce contexte. Sa carrière, qui a débuté dans le graffiti des années 1990, repose sur une intervention directe dans l'espace public : la modification de publicités, d'affiches et de supports publicitaires urbains afin de perturber leurs codes visuels grâce à son regard louche caractéristique. Ce geste, en apparence simple, déplace la signification de l'image commerciale vers une zone ambiguë entre ironie et mélancolie.

Keith Haring, Pop Shop Tokyo.
Dans ses sculptures monumentales, réalisées à partir de matériaux divers tels que le bois, le bronze ou des structures gonflables, ses figures – les fameux COMPANION et BFF – apparaissent comme des personnages suspendus entre tendresse et aliénation. Tantôt enlacés, tantôt dissimulant leur visage ou demeurant isolés, ils composent une iconographie émotionnelle qui reflète une subjectivité contemporaine marquée par la solitude, la saturation visuelle et l'hyperconnectivité. En ce sens, l'œuvre de KAWS ne se contente pas de transposer le langage de la bande dessinée en sculpture : elle le métamorphose en un système affectif.
Mais l'intérêt de l'exposition ne réside pas seulement dans la consécration de l'artiste comme icône mondiale, mais aussi dans la manière dont son œuvre suscite un dialogue plus large sur l'imagerie contemporaine. Dans une culture où les frontières entre art, divertissement, publicité et réseaux numériques sont devenues poreuses, la bande dessinée s'impose comme une grammaire dominante. Sa logique fragmentée, sa capacité de synthèse et son accessibilité en font une forme de perception collective.

Tschabalala Self, Pyramide de La Morena, 1990.
Au cours de ce parcours, une intervention se distingue, apportant une dimension singulière au débat : l’installation de Mimi Gross et de The Ruckus Construction Company. Loin du monde numérique et de l’esthétique léchée de l’icône mondiale, ce projet renoue avec une tradition artistique de construction manuelle, collaborative et profondément matérielle.
Mimi Gross, artiste née à New York en 1940, a développé une pratique artistique centrée sur des installations tridimensionnelles qui transforment l'espace d'exposition en une expérience immersive. Son travail, mené en collaboration avec la Ruckus Construction Company – créée dans le cadre des projets Red Grooms dans les années 1970 – a donné naissance au célèbre « Ruckus Manhattan », une reconstruction satirique et tentaculaire de New York. Cette œuvre ne représentait pas la ville ; elle la réinventait comme une bande dessinée tridimensionnelle au sein de laquelle les espaces urbains pouvaient être physiquement parcourus.

Dans le cadre de l'exposition à l'Albertina Modern, cette installation revêt une importance particulière : elle constitue un contrepoint historique et conceptuel à l'esthétique numérique de KAWS. Tandis que ses sculptures synthétisent le langage de la bande dessinée en icônes universelles reproductibles, le projet de Gross et de son collectif restitue à ce même langage sa dimension physique, artisanale et communautaire.
L’exposition KAWS. Art & Comix présente ainsi une tension fondamentale : entre l’image comme produit global et l’image comme espace vécu ; entre l’icône reproductible et la ville construite collectivement ; entre la surface polie de la culture visuelle contemporaine et la matière instable de ses origines graphiques.
En définitive, l'exposition ne se contente pas de célébrer la bande dessinée comme une influence artistique, mais la place au cœur d'une question plus vaste : comment percevons-nous le monde aujourd'hui, comment les images circulent-elles et quelle forme de subjectivité construisent-elles ? Dans ce contexte, la bande dessinée cesse d'être un genre et devient une caractéristique déterminante de notre époque.
