Des expositions

Jaume Muxart et la mémoire tissée de la modernité catalane

La tapisserie DYX réapparaît à Sant Cugat comme témoin de l'un des épisodes les plus novateurs de l'art catalan du XXe siècle.

Jaume Muxart et la mémoire tissée de la modernité catalane

Certaines expositions présentent une œuvre, d'autres font revivre une histoire. L'exposition « Jaume Muxart et la Tapisserie » , que la Galerie d'Art Canals consacre à l'artiste du 2 juin au 30 août 2026, appartient clairement à la seconde catégorie. La présentation inédite de la tapisserie DYX (1965) permet non seulement de redécouvrir une pièce exceptionnelle, mais aussi de revisiter un moment fondamental du renouveau artistique catalan : l'aventure de l'École catalane de tapisserie de Sant Cugat.

Issue de la collection de Júlia Samaranch, la tapisserie se révèle aujourd'hui un témoignage vivant du projet singulier initié par l'entrepreneur Miquel Samaranch à la Casa Aymat. Bien plus qu'une discipline artisanale, la tapisserie devint dans les années soixante un espace de recherche contemporaine où artistes et tisserands partageaient langages, matériaux et procédés créatifs. C'est dans ce contexte que Jaume Muxart trouva un prolongement naturel à ses préoccupations picturales.

La création de DYX a mobilisé les tisserands Joan Aymerich, Josep Royo et Toni Busquets, figures incontournables d'une révolution artistique qui a inscrit Sant Cugat sur la scène internationale de l'art textile contemporain. La valeur de l'œuvre ne réside pas seulement dans sa qualité formelle, mais aussi dans sa capacité à condenser un modèle de création collective qui remet en question les frontières traditionnelles entre arts majeurs et arts appliqués.

Jaume Muxart (Martorell, 1922 – Barcelone, 2019) occupe une place centrale dans l'histoire de l'art catalan du XXe siècle. Membre fondateur du Groupe Taüll en 1955, aux côtés de personnalités telles que Modest Cuixart, Josep Guinovart, Antoni Tàpies, Joan Josep Tharrats, Marc Aleu et Jordi Mercadé, il a participé activement à la redéfinition des langages artistiques de l'après-guerre. Pourtant, sa carrière a souvent été éclipsée par d'autres noms de sa génération, malgré la solidité et la cohérence d'une œuvre qui a évolué toujours fidèlement à ses principes.

Sa peinture, marquée par une abstraction dense et matérielle, ne se contente pas d'assimiler les influences des avant-gardes européennes. Muxart construit son propre univers, caractérisé par une tension constante entre structure et geste, entre rigueur et liberté. Son œuvre transmet la sensation d'une recherche soutenue, étrangère aux modes et aux exigences du marché, ce qui, aujourd'hui encore, renforce sa pertinence critique.

L’exposition de la Galerie d’Art Canals instaure un dialogue particulièrement révélateur entre la tapisserie DYX et une sélection de peintures réalisées entre 1998 et 2010, choisies par sa fille, Paulina Muxart. Cette confrontation temporelle permet de constater la surprenante continuité de certaines préoccupations formelles et conceptuelles à travers des décennies de travail. Les œuvres plus tardives conservent l’intensité expressive et la densité matérielle déjà présentes dans les expérimentations textiles des années soixante, démontrant que, pour Muxart, chaque support était une variation d’une même pensée visuelle.

La redécouverte publique de DYX acquiert ainsi une dimension qui dépasse le simple hommage. Elle offre l’occasion de repenser le rôle de Muxart dans la construction de la modernité catalane et de réaffirmer la contribution de Sant Cugat comme laboratoire créatif d’envergure internationale. À l’heure où la révision des récits artistiques du XXe siècle s’avère de plus en plus nécessaire, cette exposition nous rappelle que l’innovation ne s’est pas toujours manifestée dans les grands centres du pouvoir culturel, mais aussi dans des espaces de collaboration et d’expérimentation tels que ceux qui ont permis l’émergence de l’École catalane de tapisserie.

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