Au cœur du Musée des Beaux-Arts de Budapest, l'exposition Vasarely 120 est bien plus qu'une simple célébration de l'anniversaire de Victor Vasarely. Cette ambitieuse rétrospective se veut avant tout une réévaluation critique de l'un des artistes les plus influents – et paradoxalement, les plus présents dans la culture visuelle populaire – du XXe siècle. Organisée en cinq grandes sections chronologiques, l'exposition présente plus de 140 œuvres, accompagnées de documents, photographies et supports audiovisuels inédits, qui retracent avec minutie le parcours d'un créateur qui a compris, avant tout le monde, que l'art de demain serait perception, système et mouvement.
L'exposition défend une thèse claire : Vasarely n'était pas simplement le « père de l'Op Art », cette étiquette commode qui a fait de lui une icône décorative des années soixante et soixante-dix. Il était en réalité un penseur visuel radical qui a transformé la géométrie en un langage émotionnel et la science en un outil poétique. Son œuvre ne cherche pas à représenter le monde ; elle cherche à reprogrammer notre regard.

Victor Vasarely : Gizeh, 1955-1962 et Tlinko-F 1956-1962.
L'exposition débute par ses expérimentations figuratives et ses premières œuvres graphiques, où son obsession pour la structure et la synthèse formelle est déjà manifeste. Cependant, le véritable cœur conceptuel de sa démarche artistique émerge après son inscription à l'Académie Mühely de Budapest en 1929, considérée à l'époque comme l'équivalent hongrois du Bauhaus. Il y assimile l'idée d'un « art total » fondé sur la géométrie, la fonctionnalité et l'intégration des disciplines. Cette formation marquera profondément toute son œuvre ultérieure.
L'exposition met judicieusement en lumière la compréhension précoce de Vasarely quant à la complémentarité de l'art et de la science. Selon ses propres termes, tous deux pouvaient « former une construction imaginaire en harmonie avec notre sensibilité et nos connaissances contemporaines ». Cette phrase, omniprésente dans la rétrospective, en constitue le fil conducteur.
Contrairement aux célèbres compositions optiques des années 1960 et 1970 — ces grilles vibrantes de carrés, de cercles et de modules chromatiques qui semblent se dilater et se contracter devant le spectateur —, le visiteur éprouve une sensation ambiguë, entre fascination et désorientation. Les surfaces paraissent s'enfoncer, pivoter, se gonfler ou s'effondrer visuellement. La peinture cesse d'être un objet statique et devient un événement perceptif.
Ce qui est extraordinaire, c'est que, même des décennies après leur création, ces œuvres semblent encore d'une grande actualité. À l'heure où les écrans, les interfaces numériques et les réalités algorithmiques dominent, les recherches visuelles de Vasarely acquièrent une pertinence insoupçonnée. Ses motifs modulaires anticipent à la fois l'esthétique numérique et les mécanismes de saturation visuelle de la culture contemporaine. Bien avant les logiciels de conception générative, Vasarely concevait déjà l'image comme une structure programmable.

Victor Vasarely, Vessant, 1952 et Amir, 1953.
La rétrospective met également en lumière une dimension souvent négligée : le profond idéalisme social de l’artiste. Vasarely rêvait de libérer l’art de l’espace élitiste du musée et de l’intégrer à l’architecture, à l’urbanisme et à la vie quotidienne. Il aspirait à un art démocratique, reproductible et collectif, capable de transformer l’expérience urbaine moderne. Son utopie visuelle portait moins sur l’objet exclusif que sur une conception élargie.
En ce sens, Vasarely 120 évite l'écueil de la nostalgie décorative et restitue la complexité intellectuelle d'une œuvre souvent réduite à une simple illusion d'optique. L'exposition démontre que derrière chaque vibration chromatique se cachait un système de pensée rigoureux, quasi mathématique, où couleur, forme et mouvement fonctionnaient comme des variables au sein d'une même équation perceptive.
Le travail de commissaire d'exposition de Veronika Pócs accomplit également une prouesse rare : révéler la cohérence absolue d'un parcours artistique développé sur plusieurs décennies sans jamais perdre de son intensité conceptuelle. Des exercices inspirés par l'esprit du Bauhaus aux compositions optiques monumentales de ses dernières années, tout semble découler d'une exploration unique et constante des possibilités infinies de la géométrie.