Le Nasher Sculpture Center annonce l'exposition « Rauschenberg Sculpture », bien que le terme « annonce » paraisse déjà trop péremptoire pour un artiste qui a passé sa vie à se méfier de toute déclaration. L'exposition « Rauschenberg Sculpture » , présentée au Nasher Sculpture Center du 31 janvier au 26 avril 2026, semble prendre cette incertitude pour principe directeur. Organisée par la conservatrice en chef, Catherine Craft, et présentée à l'occasion du centenaire de la naissance de l'artiste, l'exposition ne commémore pas tant Rauschenberg qu'elle ne rouvre les combinaisons qu'il a persisté à créer, dont beaucoup demeurent obstinément irrésolues.
On décrit souvent Rauschenberg comme un artiste ayant transformé l'art contemporain, mais cette formulation risque de sous-entendre une rupture définitive, une rupture historique nette. Vu sous un angle post-structuraliste, son œuvre résiste précisément à ce type de clôture : plutôt que de présenter l'œuvre comme un objet unifié, fruit d'un sujet souverain, Rauschenberg disperse l'intention, laissant le sens émerger du hasard et de la juxtaposition. De la fin des années 1940 jusqu'à sa mort, il a poursuivi une ambition unique et constante : intégrer le monde autant que possible dans son art, afin qu'il ne soit pas simplement une chose qui existe, mais une chose qui advient. La sculpture, si tant est que le terme puisse encore avoir sa place dans une telle pratique, est devenue l'une de ses stratégies les plus efficaces pour abolir les frontières et multiplier les possibilités dans ce contexte.
La pratique de Rauschenberg s'oppose à la doctrine moderniste de la spécificité des médiums, notamment défendue par Clement Greenberg. Plutôt que de purifier la peinture ou la sculpture, Rauschenberg déstabilise les deux, produisant des œuvres qui refusent toute catégorisation. L'exposition met en lumière l'engagement constant de l'artiste avec la forme tridimensionnelle, à commencer par les Combines (1954-1964), ces œuvres à l'esthétique foisonnante qui fusionnent peinture et sculpture sans appartenir pleinement à aucune, nous apparaissant comme des collages tridimensionnels improvisés. Ces objets ne recherchent pas l'harmonie mais insistent sur la friction née de leurs différences matérielles. Rauschenberg a rejeté les hiérarchies traditionnelles des matériaux, où la peinture côtoyait le tissu, la photographie le mobilier, les gestes les débris. Ses sculptures ultérieures poursuivront ce refus des frontières, émergeant parallèlement à ses expérimentations en photographie, gravure, performance, technologie, céramique et scénographie, autant de domaines qui s'alimentent mutuellement.
Ce qui distingue la sculpture de Rauschenberg, ce n'est pas la technique – il ne sculpte, ne modele ni ne soude –, mais son éthique de l'attention. Il déconstruit l'idéal moderniste de spécificité du médium, révélant dans son œuvre un modèle horizontal de la culture, où le savant et le vulgaire, l'art et la vie, la technologie et l'intuition coexistent sans hiérarchie. Ces matériaux de récupération, des ferrailles et des pneus aux cartons et aux chiffons, sont omniprésents dans l'exposition. Ils n'ont pas été choisis pour leur effet de choc ou leur symbolisme, mais pour leur histoire. Rauschenberg rejetait la notion de « déchet », insistant plutôt sur celle d'« objets », des objets déjà marqués par l'usage, le travail et la négligence. Ses sculptures fonctionnent moins comme des monuments que comme des vecteurs du temps vécu, guidés par une logique indicielle.
Le mouvement, à la fois littéral et suggéré, occupe une place centrale dans ces sculptures : roues, manivelles et moteurs introduisent un mouvement réel ; la couleur, le tissu et les éléments suspendus évoquent une sensation de souffle et d’instabilité. Nombre d’œuvres intègrent des images photographiques, multipliant les points de référence plutôt que de figer le sens. La technologie y est introduite non comme un spectacle, mais comme une collaboratrice, grâce à des émetteurs sonores, des capteurs et des mécanismes activés par sonar qui permettent aux sculptures de réagir à la présence des spectateurs et de se modifier en temps réel. Cette réactivité témoigne de l’engagement profond de Rauschenberg envers la musique, la danse et la performance, et de son désir d’insuffler à l’art visuel ce qu’il appelait « le sentiment d’urgence » du théâtre. La programmation accompagnant l’exposition, incluant des événements consacrés à ses collaborations avec John Cage et Merce Cunningham, ainsi qu’une journée d’étude en février explorant la technologie, les traditions vernaculaires et la culture populaire, prolonge cette philosophie au-delà des murs de la galerie.
Au final, l'exposition Rauschenberg Sculpture ne pose pas la question de ce qu'est la sculpture, mais de ce qu'elle peut encore devenir une fois que l'on permet, comme l'a fait Rauschenberg, d'y laisser entrer le plus d'éléments du monde possible.