À la galerie The Broad, la monumentalité n'est pas une nouveauté, pourtant l'exposition « Robert Therrien : This Is a Story » aborde l'échelle non comme un spectacle, mais comme une stratégie émotionnelle subtile. Cette exposition, la plus grande rétrospective jamais consacrée à l'œuvre de Robert Therrien, rassemble plus de 120 œuvres couvrant cinq décennies et retrace la manière dont l'artiste a transformé des objets du quotidien en réceptacles de mémoire et de perception.
Therrien est surtout connu pour magnifier des meubles domestiques – tables, chaises, assiettes, armoires – en leur conférant des dimensions architecturales. Ces objets, immédiatement reconnaissables et même réconfortants, voient leurs proportions exagérées déstabiliser subtilement le spectateur. Se tenir près d'une chaise imposante ou passer sous une table monumentale provoque une prise de conscience aiguë de sa propre petitesse, ravivant le souvenir d'une époque où le monde paraissait immense et incertain. En étendant les formes domestiques à des dimensions architecturales, Therrien invite le spectateur à une expérience corporelle de réminiscence, réactivant des perspectives d'enfance et des histoires personnelles. Sur cinq décennies, des motifs récurrents forment un langage symbolique à travers lequel l'artiste narre son rapport évolutif au lieu, à l'identité et à la vie matérielle.

Cette sensation s'incarne avec une force particulière dans Sous la table (1994), la première œuvre installée au musée et qui demeure l'une des plus appréciées. En rampant sous son imposante structure, les visiteurs adoptent l'espace d'un instant le regard d'un enfant. L'expérience est à la fois ludique et introspective. Ce qui paraît simple au premier abord révèle peu à peu une profondeur émotionnelle et psychologique insoupçonnée, invitant à la contemplation et à la réflexion.
Plutôt que de suivre un modèle chronologique conventionnel, « This Is a Story » se déploie comme un récit évolutif. Œuvres de jeunesse et œuvres plus récentes dialoguent à travers le temps, suggérant que la vie artistique de Therrien a été moins façonnée par une progression linéaire que par une constante réinterprétation et remise en question. L’exposition se lit comme une autobiographie visuelle composée d’objets, d’espaces et de sensations. Elle tire également sa résonance du contexte local. Après avoir travaillé près du centre-ville de Los Angeles pendant près de trente ans, Therrien revient symboliquement à la ville à travers cette importante présentation. Ses sculptures semblent profondément ancrées dans l’expérience vécue, façonnées par les environnements domestiques et les rituels quotidiens plutôt que par une quelconque démonstration artistique.
L'un des principaux atouts de l'exposition réside dans son accessibilité à tous : les enfants sont instinctivement attirés par le mobilier surdimensionné, tandis que les adultes y reconnaissent des fragments de leur propre histoire domestique. À une époque souvent marquée par l'excès visuel, l'œuvre de Therrien conserve une force de persuasion discrète. En agrandissant le quotidien, il ne le rend pas étrange. Il le rend à nouveau visible, nous rappelant que certaines des expériences artistiques les plus marquantes puisent leurs racines dans les formes les plus simples : une table, une chaise, un refuge, un instant où l'on lève les yeux vers quelque chose qui paraissait autrefois d'une immensité inconcevable.