L’ exposition « Man Ray : Quand les objets rêvent », présentée au Metropolitan Museum of Art, tire son titre d’une phrase du poète dadaïste Tristan Tzara, qui l’employait pour décrire la nature magique, transformatrice et souvent étrange des rayographies de Man Ray. Dans ce contexte, Man Ray peut être perçu comme le « mécanicien » des rêves surréalistes au sein des cercles artistiques des années 1920, travaillant à travers des procédés rigoureusement matériels. L’exposition, inaugurée début février, propose une nouvelle perspective sur les célèbres rayographies de l’artiste, non pas comme des expériences isolées, mais comme le noyau conceptuel qui a rendu possible l’ensemble de sa pratique pluridisciplinaire. Sous le commissariat de Stephanie D’Alessandro, conservatrice d’art moderne, et de Stephen Pinson, conservateur au département de la photographie, l’ exposition se concentre sur la période 1914-1929, déplaçant l’attention des images les plus emblématiques de Man Ray vers les conditions expérimentales qui les ont engendrées.
Dans son autobiographie de 1963, Man Ray écrit : « Devant mes yeux, une image commença à se former, non pas une simple silhouette des objets comme sur une photographie classique, mais déformée et réfractée… Le lendemain matin, j’examinai le résultat et épinglai quelques-uns de ces Rayographes, comme je décidai de les appeler, au mur. Ils paraissaient d’une nouveauté et d’un mystère saisissants. » Par son invention du rayographe, il créa un espace entre le laboratoire et l’atelier, unissant la technique à l’intuition artistique. Par exemple, Champ Délicieux (1922), présenté dans l’exposition, illustre comment l’expérimentation répétée avec la lumière, l’ombre et la matière a produit des images d’une ambiguïté visuelle croissante, faisant émerger des formes fantomatiques d’objets simples. Dans tout l’espace d’exposition, les visiteurs sont guidés par un jeu dynamique de lumière et d’ombre, où la clarté et l’obscurité sont traitées sur un pied d’égalité, mettant en avant les procédés matériels par lesquels Man Ray transforme la technique en mystère visuel.
Man Ray semble insuffler la vie aux objets du quotidien, leur conférant une dimension symbolique, accentuée par ses liens avec le dadaïsme et le surréalisme, mouvements où la réalité était délibérément distordue et les objets dotés d'une existence intérieure. Ce faisant, ils se détachent de leur fonction ordinaire et se transforment en formes poétiques. Cette démarche rappelle « Les Choses » de Georges Perec, où les objets matériels acquièrent une signification narrative et émotionnelle au sein de l'expérience humaine. Toutefois, tandis que les objets de Perec reflètent les désirs et les angoisses de la société de consommation, ceux de Man Ray subissent une transformation plus intime et imaginative.
Dans la logique du rayographe, les objets ne sont pas simplement représentés ; ils sont réinventés par la lumière, l’ombre et des procédés chimiques. Ils semblent « rêver » de devenir autre chose, ce qui soulève la question : de quoi rêvent les objets ? Peut-être rêvent-ils d’être convertis en de nouvelles formes visuelles qui réapparaîtront plus tard dans l’ensemble de l’œuvre de Man Ray. Ainsi, l’exposition invite les visiteurs à s’interroger non seulement sur la nature de ces objets, mais aussi sur ce qu’ils aspirent à devenir. Leurs « rêves » témoignent d’une métamorphose perpétuelle, faisant du rayographe à la fois une origine et un prolongement de l’imagination créatrice de Man Ray.
Parallèlement, ces objets ne peuvent que « rêver » car la lumière frappe leur surface, des réactions chimiques se produisent et le papier photographique enregistre leurs traces, produisant la magie d'une présence absente.