Parmi les projets les plus marquants de la 61e Biennale de Venise, le pavillon serbe se distingue comme l'une des propositions les plus chargées politiquement et émotionnellement. Installé dans les Giardini et conçu par l'artiste serbo-tchèque Predrag Djaković, « À travers le Golgotha vers la Résurrection » n'est pas une simple exposition : il propose une archéologie des blessures européennes et une réflexion radicale sur la survie de la mémoire en période d'effondrement idéologique.
Sélectionnée par le ministère serbe de la Culture pour représenter le pays à la Biennale, Djaković, artiste basée à Prague, a conçu une installation d'une grande force symbolique où photographies, archives personnelles, cartes, documents administratifs et matériaux historiques sont agencés comme une constellation fragmentée. Point de récit linéaire ni de chronologie didactique. Ce qui se dessine est un paysage de vestiges : les traces des déplacements, des fractures et des disparitions qui ont marqué le XXe siècle et dont les répercussions se font encore sentir aujourd'hui.
Le projet, conçu par Ivan Milošević et mis en scène par Tomáš Koudela, envisage la mémoire non comme une archive stable, mais comme un territoire instable, mobile et vulnérable. La notion d’« archive en mouvement » imprègne toute l’installation grâce à un leitmotiv récurrent : les valises. Ces objets incarnent les expériences de déportation, d’exil, de migration et de retour manqué qui ont marqué une grande partie de la modernité européenne.
Loin de se concentrer sur un seul conflit national, le film explore une expérience collective et globale : l’effondrement des promesses modernes – raison, progrès, humanisme – sous le poids de la violence politique, de la manipulation des masses et des idéologies totalitaires. Djaković transforme ce traumatisme historique en un langage visuel sobre et profondément méditatif, où chaque fragment semble interroger la capacité d’un individu à préserver son identité face à la pression du passé.
La dimension sonore joue un rôle crucial dans l'exposition. Une improvisation au piano en la mineur imprègne l'installation telle une structure invisible, reliant images et documents. La musique n'accompagne pas simplement l'œuvre ; elle la vit pleinement. Elle instaure un sentiment de deuil suspendu, mais aussi d'espoir de renaissance. Le titre lui-même – À travers le Golgotha vers la Résurrection – souligne cette tension entre chute et renaissance, entre dévastation et transformation spirituelle.
L'un des atouts majeurs du pavillon réside dans sa capacité à interroger les mécanismes de construction de l'identité collective. Djaković suggère que les communautés peuvent s'enfermer dans leurs propres représentations et se transformer en instruments d'exclusion. Dès lors, les matériaux sélectionnés ne constituent pas des preuves historiques définitives, mais plutôt des éléments critiques qui déstabilisent toute interprétation univoque du passé.
Le projet bénéficie également de la collaboration des Archives de Voïvodine et du photographe Zvonimir Segi, élargissant ainsi la dimension documentaire d'une proposition qui oscille constamment entre installation artistique, recherche historique et expérience sensorielle.
Dans une Biennale marquée par des discours fragmentés et des stratégies spectaculaires, la Serbie privilégie l'introspection, la gravité et la mémoire. Il en résulte l'un des pavillons les plus solides et les plus troublants de cette édition : une œuvre qui ne cherche pas à illustrer l'histoire, mais à la traverser.