Au Musée de la Terre Cuite de La Bisbal d'Empordà, la céramique cesse d'être un simple support pour devenir une expérience esthétique d'une grande force symbolique. Dans une pénombre silencieuse, entre rêverie, l'œuvre de Santi Moix se déploie dans un espace où la matière semble s'animer et où le visiteur est invité à un dialogue intime avec des pièces oscillant entre le monde végétal, la mémoire et l'imaginaire. Grâce à la collaboration de Bonart et de la Fondation Lluís Coromina Isern, l'exposition s'impose comme l'un des événements artistiques majeurs de la saison dans la région de Gérone.
L'exposition propose un regard approfondi sur une facette de la céramique qui, malgré son importance dans la carrière de Moix, a souvent été éclipsée par la mise en avant de sa peinture. Ici, cependant, c'est la céramique qui occupe le devant de la scène. Terre cuite, grès et porcelaine se métamorphosent en sculptures qui remettent en question toute interprétation conventionnelle de la matière et réaffirment son langage comme une discipline pleinement contemporaine.
L’univers visuel de Santi Moix est immédiatement reconnaissable. Formes organiques, fleurs exubérantes, figures hybrides et structures semblant surgir d’un rêve peuplent les salles du musée avec une intensité quasi théâtrale. Ce qui, en peinture, se résout par de larges coups de pinceau et une explosion chromatique, devient, en céramique, volume, texture et présence physique. Les œuvres ne cherchent pas à représenter la nature, mais à la réinventer, proposant un imaginaire où le fantastique et le réel coexistent sans frontières.

Dans cette œuvre, une tension constante se manifeste entre maîtrise technique et spontanéité créative. La surface émaillée, les formes sinueuses et la délicatesse de la porcelaine dissimulent un processus de fabrication exigeant, pleinement perceptible seulement lorsque le visiteur s'approche des détails. C'est précisément à cette proximité que les sculptures révèlent toute leur complexité : microfissures, textures, reliefs et variations chromatiques qui transforment chaque pièce en un organisme vivant.
L'exposition met également en lumière un aspect moins visible mais pourtant déterminant de la production de Moix : ses liens étroits avec La Bisbal d'Empordà et, plus particulièrement, la relation créative qu'il entretient depuis 1993 avec le céramiste Joan Raventós. Loin de se limiter au modèle habituel de l'artiste et de son technicien, cette collaboration s'est construite sur plus de trente ans comme un véritable espace de recherche partagée.
Raventós apporte bien plus que sa maîtrise des procédés céramiques. Sa connaissance de la matière, des émaux et des cuissons devient un outil fondamental permettant aux intuitions sculpturales de Moix de se matérialiser sans perdre leur intensité poétique. Cette complicité explique en grande partie la liberté formelle qui caractérise les œuvres présentées dans l'exposition, capables d'assumer des risques techniques sans renoncer à une grande délicatesse visuelle.

D’un point de vue critique, *Dans l’ombre silencieuse et entre deux rêves* invite également à une réflexion sur la place qu’occupe aujourd’hui la céramique dans l’art contemporain. Moix abolit toute hiérarchie entre peinture, sculpture et arts du feu, démontrant que la céramique peut engendrer un langage aussi complexe et suggestif que n’importe quel autre médium. La terre, le feu et la porcelaine cessent d’être des matériaux exclusivement liés à la tradition artisanale pour devenir des instruments capables d’articuler des discours profondément contemporains.
L’exposition confirme également le rôle du Musée de la Terre Cuite comme un espace qui transcende la simple préservation du patrimoine céramique pour devenir un centre de réflexion sur les possibilités actuelles de ce langage artistique. Dans ce contexte, l’œuvre de Santi Moix dialogue naturellement avec la tradition bisbalane, mais le fait à partir d’une perspective radicalement libre, ouverte à la poésie, aux rêves et à la transformation constante de la matière.